• Clichés marseillais #01

    Clichés marseillais #01

    Menpenti - Le Bar des Miroirs

    Clichés marseillais #01 - Menpenti - Le Bar des MiroirsCe soir, Jeannette a pris soin de moi. Elle m’a bien astiqué. De bas en haut, de haut en bas, sa main allait et venait pour me faire reluire. J’ai d’autant plus apprécié que l’occasion ne se présente plus tous les jours. Surtout depuis qu’elle s’est fait arracher le collier et qu’elle est obligée de porter une minerve. Elle a pris un sérieux coup de vieux. Faut dire qu’on se fait pas jeunes tous les deux. Bientôt cinquante ans de vie commune. Cinquante ans que je la supporte. Cinquante ans qu’elle passe ses journées derrière moi.
    Elle ne se rend pas bien compte, mais face aux clients, c’est quand même moi qui suis en première ligne. Si certains gardent leurs distances, il y en a qui ne se gênent pas pour venir se frotter, pour coller leur ventre contre le mien, laissant traîner leur mains poisseuses sans même y penser, tout en entretenant avec Jeannette une conversation vide, sans intérêt, éternellement rabâchée.

    Certains font un peu plus attention à moi. Des nouveaux, surtout, qui dès le seuil me jettent un regard étonné, curieux, puis admiratif. Mais ceux-là, je les crains encore plus que les autres. Il y en a qui ont carrément voulu m’acheter : « Madame, vous ne le vendriez pas votre comptoir ? » Jeannette les a vite rembarrés, mais à force de propositions, qui sait si elle ne finira pas par craquer ? Surtout dans son état : elle va finir par la prendre, sa retraite.
    C’est vrai que des comme moi, on n’en voit plus guère. Un des derniers de Marseille, il parait. Un corps en chêne blond patiné, le dessus tout en zinc avec le bord qui remonte légèrement pour ne pas laisser tomber les gouttes, la barre en bas pour poser un pied négligent, la barre en haut pour le coude, l’arrondi d’un côté pour fermer l’espace réservé à Jeannette. J’ai même entendu dire que j’étais en photo dans un livre.
    Mais moi, je ne veux pas partir. Quitter le Bar des Miroirs, Jeannette et Menpenti ? J’en mourrais ! C’est qu’ici, je connais tout le monde, et les histoires de tout le monde. Même sur Jeanette, je connais des choses dont elle ne se doute même pas. Par exemple, quand elle a été fatiguée après l’histoire du collier, c’est son mari, Công, qui a tenu le bar. Et autant il peut être discret avec les clients, autant il parle quand il est seul avec moi. J’en ai appris de bonnes ! Quand Jeannette est revenue, je l’ai regardée d’un autre œil… Mais ne comptez pas sur moi pour répéter ce que je sais. Ça reste entre Công et moi.

    (à suivre)

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  • Commentaires

    1
    Tchoane
    Lundi 11 Mai à 22:02
    Tu es trop fort
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