• Clichés marseillais #60

    Note finale au 20 mai 2020 pour les « Clichés marseillais »

     

    Au bout de ces 59 épisodes, il me faut bien reconnaître que les Clichés marseillais ont dévié de la voie initialement annoncée. Pourquoi et comment ?

    D’abord, au niveau de temps, on est passé d’un regard actuel sur le passé à une narration au présent d’un temps qui est pour l’instant la fin de l’année 1970. Ce présent me semble permettre une narration plus vivante, capable d’entraîner le lecteur non pas dans une vision lointaine, mais d’accompagner les protagonistes dans leur monde, leur temps, leurs lieux, en un mot leur vie.
    La forme est devenue moins fragmentaire et plus homogène. Si je considère les fragments comme une forme très puissante pour aborder des sujets de toute nature, ils me convenaient moins pour retracer la vie de mes personnages. Je suis donc passé à quelque chose de beaucoup plus régulier qui peut parfois être plus plat, mais qui est plus adapté au maintien de la tension narrative.
    De nouveaux personnages apparaissent dans l’histoire, à partir de l’épisode #18 : Gigi, Bernard, Roger, Claudine, Stella. Mais on peut déceler des liens avec certains épisodes précédents : Luigi, le grand-père de Gigi, a été présenté au #08 et l’homme en noir des #02 et #16 est sans doute redevable à Gigi, Roger et Ber…
    Il en va de même avec les lieux puisque l’on retrouve le quartier de Menpenti, le salon de coiffure de Marie – qui n’est pas encore née en 1970 – et la Brasserie de Lyon.
    Une histoire est ensuite arrivée, qui n’était pas prévue et qui doit la vie à l’irruption de commentaires de lecteurs. J’ai adoré intégrer dans le récit des éléments nouveaux et de suivre un fil sans savoir où il m’emmènerait. On n’est pas dans une aventure palpitante, intrigante et pleine de rebondissements et je ne crois pas qu’on ait pu y arriver dans la mesure où je suis plus enclin à parler d’ambiances et d’atmosphères.
    Enfin, il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’un premier jet écrit au jour le jour – dans le meilleur des cas le jour pour le lendemain – qui impose une forme particulière dans la mesure où chaque livraison est censée retenir le lecteur et l’engager à poursuivre sa lecture. Le texte est uniquement relu pour une correction orthographique. C’est donc l’objet que normalement personne ne souhaite publier, au sens de « livrer au public ». Les feuilletonistes du XIXe siècle travaillaient de cette façon, ce qui a attiré sur leurs têtes les foudres des littérateurs bienséants comme Sainte-Beuve. Aujourd’hui il faut considérer ça comme un matériau qui pourrait éventuellement être utilisé pour écrire autre chose.
    Pour l’instant, Gigi, Roger et Ber vont s’occuper d’eux. Je ne sais pas s’ils auront envie de repasser par ces pages. Je reste à leur disposition.
    Merci d’avoir suivi le feuilleton des Clichés marseillais, j’espère vous avoir distrait quelques minutes dans cette drôle de période. Et comme disait mon père, "Les plaisanteries les plus courtes sont les moins longues !"

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  • Clichés marseillais #59

    Replay

    Clichés marseillais #59Son procès était pour la mi-février et bien qu’il n’en préoccupât guère, Gigi alla voir l’avocat avec son père et Roger. Après tout, il était encore mineur, on aurait un peu tendance à l’oublier ! Les choses ne se présentent pas trop mal : les témoins de moralité sont prêts, l’avocat aussi. La pression d’une série de structures syndicales, orchestrée par l’organisation, a été payante : plus personne ne peut se permettre de critiquer la manifestation du 5 novembre ni l’attitude Gigi. La violence de la police, confirmée lors des manifestations des semaines suivantes contre le procès de Burgos est unanimement condamnée par les syndicats, les partis de gauche et des personnalités faisant partie de ce que l’on appelle les « démocrates sincères ».
    L’avocat a d’ailleurs organisé un rendez-vous entre Gigi, son père et l’une de ces personnalités. C’est le directeur d’un théâtre marseillais qui il a assisté à l’arrestation et souhaite produire un témoignage écrit car il ne sera pas à Marseille à la date du procès. Il raconte en détail  à Léo, le père de Gigi, la scène à laquelle il a assisté. Au fil du récit, Gigi a l’impression d’assister à un film dont il serait l’un des acteurs. Il se voit arriver en courant dans la rue Papère pour échapper aux flics, s’embroncher dans le cyclo tombé devant lui, les policiers le matraquer. Il se voit lever le bras tenant le court manche du drapeau qu’il tient à la main, pour se protéger, explique la voix off du témoin, on ne voit pas distinctement le manche en bois heurter le visage du policier dont la visière est relevée mais tout de suite après les coups redoublent sur Gigi qui retombe sur le cyclomoteur. C’est alors que deux ou trois hommes en civil arrivent de la Canebière. Deux d’entre eux saisissent Gigi par les bras, le soulèvent sans ménagement, ce sont les mots de la voix off, l’entraînent vers l’avenue tandis que le troisième cingle le dos de Gigi de coups de ce qui s’avère être, quand le groupe passe devant le témoin, un nerf de boeuf. Le témoin est choqué par la violence des coups, par l’arme utilisée, je n’imagine pas, dit-il, que le nerf de boeuf leur est autorisé, il est impressionné par le jeune âge de Gigi, mais c’est vrai qu’aujourd’hui tu me parais moins jeune. Il suit la scène des yeux jusqu’au panier à salade lorsqu’il voit surgir une jeune fille qui tente d’arracher Gigi aux mains des policiers en criant, mais il ne comprend pas ce qu’elle dit, il la voit taper de ses poings contre les portes du fourgon qui viennent de se refermer sur les manifestants arrêtés, jusqu’à ce qu’on l’écarte et que le véhicule démarre.
    – Tu étais complètement sonné ! dit-il à Gigi.
    Léo pensera longtemps que le témoin avait voulu dire que son fils était fou d’avoir fait ça, alors que l’autre disait que Gigi paraissait à moitié inconscient.

    Passons sur le procès au scénario connu d’avance, chacun a joué son rôle, la condamnation est tombée : 800 francs d’amende. Un mois et demi de SMIC net. L’organisation veut payer, Léo remercie mais non, c’est moi qui paye !

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  • Clichés marseillais #58

    Dattylos rauques

    Clichés marseillais #58Stella et Roger se sont découvert une soif d’apprendre, de connaître qui jusque-là est restée cachée à leurs yeux. Un peu parce qu’on ne le leur a pas montré, un peu parce qu’ils n’ont pas cherché à voir, c’est vrai. L’organisation est le lieu de leur apprentissage. Mais pas seulement. Ils sont curieux de tout et veulent par exemple savoir comment les militants qu’ils croisent en sont arrivés là. Pour ça, Roger est une source inépuisable. Il aime raconter les histoires et garantit qu’elles sont toutes plus ou moins vraies, sauf celles qui sont plus ou moins fausses… Au début, Stella s’indigne et tient à distinguer le vrai de faux. À quoi Roger répond que ce qui est arrivé aurait pu ne jamais se produire et parfois il s’en est fallu d’un rien que les évènements se déroulent autrement. Quelle importance ?
    Il leur raconte l’histoire de Marco telle que celui-ci la lui a dite. L’histoire se passe à l’automne 1968.

    Marco remarqua d’abord l’odeur, comme des os en train de cuire, un bouillon rance, une odeur grasse pénétrant par les fenêtres entrouvertes du bus et que le mistral n’avait pu disperser, n’ayant pas soufflé depuis des semaines. Des semaines qui suivraient, Marco garderait le souvenir très physique d’un nuage épais s’échappant des savonneries environnantes, collant à la peau et aux vêtements, stagnant sur ce quartier de bord de mer, formant dans le ciel de novembre une calotte grise visible depuis le centre-ville. La ville était maintenant derrière lui, il la quittait, avec tout ce qui l’avait jusque là retenu, l’avait gardé prisonnier.

    Prisonnier de cette petite vie qu’il ne supportait plus, sa famille qui ne le comprenait plus, pas plus qu’il ne la comprenait lui-même, ses amis d’enfance au quartier, dont l’ambition se limitait, comme ils disaient, à « se lever une petite » au Bar Pierre, où ils allaient claquer l’argent de poche généreusement accordé par le papa avocat, notaire ou antiquaire qui achetait ainsi la tranquillité et l’invisibilité du fils. Fils à papa, Marco ne l’était pas mais le clan déteignait parfois sur ses pensées. Pensées vides, penser en rond, penser à rien. Rien ne le retenait, rien ne pourrait l’empêcher de vivre ce qu’il avait décidé de vivre, d’accomplir enfin quelque chose.

    Quelque chose s’était brisé chez lui quelques mois auparavant, en juin, quand il avait vu ces ouvrières de l’usine de dattes, les voix rauques à force de cris, franchir les grandes portes jaune et rouge et rentrer en pleurant pour reprendre le travail après un mois de grève. Grève générale, avait dit le Grand syndicat, alors que les filles avaient quitté la chaîne depuis déjà huit jours et faisaient le tour des usines du coin pour étendre le mouvement. Les mouvements de leurs bras, sans cesse répétés pour empaqueter les fruits collants dans de petites boîtes de carton, c’est ça qui les tuait, attraper les dattes défilant sur le tapis, en disposer quinze au fond de la boîte, à peine moins sur le dessus, en tout ça fait dans les 127 grammes, c’est écrit sur la boîte. La boîte tournait bien à l’époque, un millier de filles épuisées par des mouvements tellement ancrés dans leurs corps qu’un samedi après-midi et un dimanche, leur repos hebdomadaire, ne parvenaient pas à les reposer, et là, après ces jours de grève, elles commençaient juste à les oublier, ces gestes répétitifs, prendre un petit carton à gauche, un paquet de dattes devant sur le tapis, les répartir dans le carton, poser la boîte pleine à droite, recommencer sans fin.

    Fin de partie avaient-elles dit, et une autre vie leur était apparue, comme si un rideau se levait sur un nouvel acte. Acte II, le grand souffle de la grève, tout avait pris de nouvelles dimensions, les filles étaient autre chose que des bras, des voisins venaient les voir, discuter, passer un moment à l’usine, partager un casse-croûte. La croûte d’indifférence se lézardait, les gens dans la ville se mettaient à parler, des sourires revenaient sur les visages d’ordinaire tellement fatigués, usés, un souffle frais pénétrait par les parenthèses ouvertes dans le temps.
    Le temps pourtant jouait contre cette liberté nouvelle, on agitait la peur, de manquer, du désordre, de l’inconnu, de la parole libérée, même chez ceux qui avaient crié « Grève générale ! » sans vraiment y croire, parce que de toute façon la grève était là, parce que la pression montait, qu’ils ne pouvaient plus s’y opposer, en pensant que ça ne prendrait pas et qui maintenant ne savaient pas comment arrêter l’affaire.
    L’affaire était entendue pour Marco qui lui y avait cru, sincère et naïf jusqu’à l’excès, qui avait passé ses jours et ses nuits avec les filles des dattes, les « dattylos » comme il les appelait déjà quand il les emmenait danser avant la grève et l’occupation de l’usine. L’usine était à elles et lui se rendait utile tant qu’il pouvait, une course, un coup de balai, un tour de garde. « Garde rouge » elles l’appelaient, après qu’il leur avait lu quelques pages de son petit livre, avant que tout parte en vrille, qu’elles soient vaincues, que son cœur se brise et qu’il se sente couler, en même temps que coulaient les larmes des filles.
    Les filles après avoir crié, après avoir pleuré, avaient baissé les yeux et Marco n’osait plus les approcher, trop de rêves cassés, trop de déception, trop d’amertume, trop de tout, trop de rien. Rien ne le ramènerait vers ce à quoi il avait cru, avant de se dire cette fois c’est fini, on y est, voilà.

    Voilà d’autres quartiers traversés par le bus, toujours plus loin du centre, sa destination approche, cet appartement loué dans une tour banale au fond du plus banal des quartiers. Pas de quartier, a-t-il décidé, cette fois il veut leur faire payer, dans leur chair, dans leurs os, il va se préparer, se faire oublier, se fondre dans la masse, rejoindre les invisibles, les inexistants,  ceux qui ne sont rien pour ceux qui ont tout, disparaître dans l’anonymat et quand il sera prêt, il agira puis il réapparaîtra, ce sera sur les écrans du journal télévisé, sous les yeux horrifiés de sa famille, de ses amis et des bonnes âmes, entre les images d’une veuve bien mise pleurant son mari lâchement assassiné devant les portes jaune et rouge de son usine et les commentaires indignés de journalistes serviles.

    Roger se tait.
    – Et alors ? demande Stella.
    – Alors, l’histoire est finie.
    – Comment ça, finie, tu n’as pas le droit ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Il l’a fait ?
    – C’est important ?
    Stella fixe Roger de ses grands yeux, bouche bée. Ça doit mouliner à toute allure dans sa tête.
    – Non, pas forcément.

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  • Clichés marseillais #57

    Il y a des cons partout…

    Clichés marseillais #57Depuis que Stella a rejoint l’organisation, Gigi consacre encore plus de temps à son activité militante. Mme Bazzali, la mère de Stella, apprécie Gigi et sans être au courant dans les détails de l’activité de sa fille, elle se montre bien arrangeante pour lui laisser du temps libre. Elle a une apprentie et le salon n’a pas besoin de trois personnes en permanence.
    – On sait ce que c’est que d’être jeunes !
    Si elle savait que sa fille participait à des opérations olé-olé, elle serait peut-être moins d’accord, mais dans les familles on n’est pas obligé de tout partager ! Elle se dit que c’est un moment – qu’elle ne voit d’ailleurs pas complètement comme un mauvais moment – un moment à passer.
    – Il faut bien jeter sa gourme ! Moi, quand j’étais jeune…

    Stella a intégré l’orga – autant dire les choses comme elles sont dites – en même temps que Josiane, à peu près le même âge, dix-sept ou dix-huit ans, qui travaille comme ouvrière dans un laboratoire pharmaceutique situé rue Benedit. Ce qui a été bizarre pour Gigi, c’est que cette intégration ne s’est pas passée aussi facilement qu’il pouvait le penser. Un ou deux responsables de l’organisation, membres de « la dévé » ont commencé à poser un tas de questions qu’ils n’avaient jamais eu l’idée de poser quand il s’agissait d’intégrer des étudiants ou des profs. Une coiffeuse et une ouvrière, c’est super, mais…
    Oh putain, il a dit « mais » ! Quand tu entends « mais », tu peux être sûr qu’il y a un loup !
    – Je suis pas raciste, mais…
    – Tu n’as pas tort, mais…
    – Je ne suis pas sectaire, mais…
    Alors, le pseudo-intello qui se prend pour la réincarnation de Trotsky en catogan, qu’est-ce qu’il a à dire ?
    – C’est super, mais ont-elles ont le niveau pour rejoindre nos rangs ? Ne faudrait-il pas d’abord nous assurer de leurs fréquentations, de leurs lectures, avant qu’elles ne participent à nos débats, qu’elles ne pèsent sur nos orientations ? On sait le poids de l’idéologie dominante sur les classes défavorisées et ce n’est pas les sous-estimer que de considérer justement l’emprise de la bourgeoisie sur des jeunes travailleuses n’ayant malheureusement pas pu bénéficier d’une éducation leur assurant les capacités pour regarder d’un oeil critique la réalité qui leur est présentée par les mass médias.
    Roger rapporte ça à Gigi, écoeuré de l’attitude de ce soi-disant camarade qui se gargarise de son sacro-saint savoir, que les adhérents de son syndicat considèrent comme un lamentable donneur de leçons et qui est principalement préoccupé par son image et l’influence qu’il pense avoir parmi ses camarades. Lesquels, dit Roger, savent à quoi s’en tenir et ne le calculent plus, le laissent dire tout en se foutant largement de sa gueule. L’intégration de Stella et de  Josiane est donc approuvée à l’unanimité moins une voix.
    – Et puis, ajoute Roger, peur-être qu’il a compris qu’il pourrait pas se les faire, parce que ça aussi c’est une de ses spécialités. C’est malheureux à dire, mais je suis persuadé que ce type a une vraie haine de classe, même s’il jurera les grands dieux que pas du tout ! En plus, c’est le genre à se dire encore plus féministe que les femmes !
    – Et vous faites rien ? C’est normal de garder des gens comme ça dans l’organisation ? demande Gigi.
    – Si ça ne tenait qu’à moi, il y a longtemps qu’on l’aurait renvoyé à ses équations… Il faut croire que même chez nous, il y a des camarades qui se laissent impressionner par les diplômes, par le soi-disant savoir, par les beaux parleurs. Mais on sait à qui on a affaire et crois-moi, il peut toujours parler, c’est comme s’il pissait dans un violon !

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  • Clichés marseillais #56

    Olé-olé !

    Décembre coule, Noël avec dont on évitera de parler, les fêtes sont passées, on a changé d’année et Gigi découvre les joies de la vie militante.
    – De toute façon, tu embauches à sept heures, tu te lèves un peu plus tôt et tu viens coller avec nous. Comme ça, à la fin on te dépose à l’usine.
    Ah ouais, super.
    – On préfère que ce soit toi qui ailles differ aux chantiers à La Ciotat, tu passeras mieux que les copains étudiants avec leurs cheveux longs. C’est à quatre heures et demie, tu as largement le temps avant ton boulot.
    C’est pas faux.
    Il n’y a pas que les coups tordus, il y a tout ce qu’il découvre, l’économie, l’histoire. Ça discute, ça débat, ça coupe parfois les cheveux en quatre et il pense à Stella, ça sodomise de temps en temps les drosophiles et il ne pense à rien.
    Il y a aussi les coups olé-olé. Roger fait partie des organisateurs et il a entraîné Gigi dans son sillage. Les coups olé-olé, c’est ce qui est à la limite du légal. C’est-à-dire tout proche du légal, mais de l’autre côté. Un peu illégal, quoi, s’il faut tout expliquer ! Mais légitime ! Toujours légitime, c’est le critère. Sinon, ça tourne au banditisme et l’organisation ne met jamais un doigt de pied de ce côté-là.
    En décembre s’était tenu à Burgos, en Espagne, un conseil de guerre – il ne mérite aucune majuscule – avec seize accusés nationalistes basques membres d’ETA. Accusés de l’exécution – assassinat, disent-ils – du chef de la police politique de la province de Guipozcoa, ils risquent la peine de mort. La pression internationale monte contre le régime vacillant. À Marseille, une manifestation est organisée selon les mêmes modalités que celle qui a valu à Gigi son arrestation le 5 novembre. Cette fois, c’est un lycéen qui est arrêté et accusé de violence contre un policier. Quelques jours plus tard, deux groupes surgissent sur le cours Lieutaud et cassent d’un côté les vitres de la Banque d’Espagne et la vitrine de l’Office du tourisme espagnol en face. En même temps, des slogans antifranquistes sont bombés sur les murs. Les piétons ont été stoppés de chaque côté, des guetteurs disposés pour prévenir de l’arrivée éventuelle de la police. L’opération dure moins de deux minutes, tout le monde repart tranquillement. Gigi et Roger remontent à Menpenti par le cours Julien, excités comme des puces. Ils sont rejoints par Miguel qui avait insisté pour participer à l’action ; il était parmi les guetteurs.
    La semaine suivante, une banderole géante se déroule depuis l’une des flèches de l’église des Réformés, en haut de la Canebière : Franco assassin ! Il a fallu reconnaître les lieux, trouver l’escalier, gagner la complicité de quelqu’un pour avoir la clé de la porte d’accès, entrer un à un avec la mine recueillie, se fondre dans l’ombre des travées, distraire les quelques présents, ouvrir la porte, monter avec la banderole enroulée autour de la poitrine d’un militant, les cordes autour de la taille de deux autres, les poids pour tendre la banderole dans les poches des imperméables. Quelques camarades, hommes et femmes, restent dans la nef, près de de l’escalier, pour bloquer une éventuelle intervention , des journalistes amis sont prévenus, des photographes postés en haut de la Canebière diffuseront le soir même les images à tous les journaux. La banderole descend plus lentement que prévu, elle s’accroche dans les reliefs de la façade, il faut la remonter en catastrophe et projeter les poids le plus loin possible vers l’avant en laissant filer les cordes et le tissu prend enfin sa place jusqu’en haut du portail d’entrée. Les poseurs ont le temps de redescendre l’escalier et de s’enfuir pendant que les guetteurs posent un antivol sur la porte pour retarder le décrochage. L’opération est un succès, l’image sera partout. Gigi et Roger sont pris d’un fou rire en montant la rue Barbaroux en courant. C’était la première intervention de Stella qui est partie avec les guetteurs par la rue Consolat.

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  • Clichés marseillais #55

    Quand Stella s’en mêle

    Clichés marseillais #55Stella, il a envie de lui faire du bien, de la chouchouter, d’être gentil, de lui donner du plaisir, d’être dans ses yeux quand elle tourne la tête, qu’elle se demande s’il est bien là pour elle. Je suis là, Stella, je suis là pour toi, je n’ai pas les mots pour te le dire, mais regarde et tu me trouveras. Stella est une artiste qui crée de l’amour à partir de presque rien. Dans son travail, elle fabrique de la beauté et de la joie. Elle rend un peu plus heureuses des vieilles dames qui n’ont presque plus de cheveux, qui s’adressent un sourire dans le miroir du salon avant de repartir plus assurées d’elles-mêmes. Elle écoute celles qui ont besoin de parler, elle entend des horreurs en prêtant une oreille inattentive qui suffit à maintenir un souffle de vie chez des personnes dont elle se demande parfois si elles méritent encore d’encombrer le monde. Stella est une belle personne. En rencontre-t-on souvent de celles dont on pense qu’elles sont de belles personnes ? Avons-nous le geste pour leur dire qu’on les reconnaît comme telles ? Qu’elles sont en nous, qu’elles vivent en nous et font que nous nous sentons meilleurs ?
    Gigi n’a pas les mots, mais il a les actes. Il sait offrir ce qu’il a de plus précieux, son temps, son attention. En revenant de la rue Navarin, il s’arrête au Royaume de la Chantilly et examine chaque produit avec ce qu’il pense être les yeux de Stella. Aimera-t-elle ces légumes grillés à l’huile d’olive, ce jambon corse, cette mozzarella di buffala ? Peut-il goûter chaque chose avec la bouche de Stella ? C’est plus difficile que de savoir s’il lui donne du plaisir quand ils font l’amour. Quand il embrasse, lèche et suce sa part la plus intime, il sent sous ses mains posées sur son ventre la réponse de ses frémissements, les mouvements de son corps qui vibre, se tend et se relève pour mieux s’offrir. Il est à l’écoute d’un changement dans son souffle, dans le grain de sa peau, dans sa pression contre lui, quand tout son être déroule le discours muet du plaisir. Ils s’étonnent d’avoir trouvé si vite le chemin de l’autre, celui qui leur a été ouvert alors qu’ils ignoraient en avoir la clé.
    Ce soir elle est sortie du salon, a rejoint Gigi chez lui. Une douche pour se débarrasser du travail, des cheveux coupés qui s’insinuent partout, des odeurs cosmétiques et des ragots. Un canapé pour s’acagnarder contre Gigi. Un Martini blanc – avec olive verte, s’il vous plaît – et Brigitte Fontaine dans les oreilles.
    – We are not well, there ? parce qu’ils sont polyglottes anglo-marseillais.
    – A little, my nephew !

    Serrés ainsi sur le canapé, bras et jambes mêlés, c’est une belle image, mais bien vite arrivent les fourmillements et les crampes alors on les libère et Stella en profite pour déballer ce qui lui trotte dans la tête.
    – Tu ne regrettes jamais d’avoir arrêté les études ?
    – Oh là ! Qu’est-ce qui te prend d’un coup ? Elle sort d’où, cette question ?
    – Il me prend que je te connais depuis un moment, Gigi, et que j’ai pas attendu qu’on sorte ensemble pour savoir que tu en as dans le teston et que tu ne t’éclates pas dans ton travail à l’usine.
    – Ça va, c’est pas l’enfer !
    – Peut-être, mais je vois bien que tu es en train de découvrir d’autres choses auprès de Ber, de Roger et de ses copains, et que ça t’intéresse. D’ailleurs, au passage, je te signale que moi aussi, ça m’intéresse, même si vous ne m’avez jamais proposé de participer à vos discussions…
    – Pourquoi tu ne l’as pas dit ?
    – C’est une autre question, t’inquiète, on en reparlera. Et puis ça ne me plaît pas quand je vois que les gens du syndicat cherchent l’embrouille. À à Aix, un copain de Pierre, Rémy, racontait comment des brutes du syndicat sont venues chez lui pour le menacer alors que ses enfants étaient là. Pour les mêmes raisons que pour toi, parce qu’il ouvre un peu trop sa gueule et que ça les défrise.
    – Et donc, la conclusion ?
    – Moi, je dis que d’une, c’est dommage de ne pas aller plus loin alors que tu en es parfaitement capable et que de deux, j’ai pas envie qu’il t’arrive quelque chose. J’y tiens, moi, à ta jolie petite gueule ! Je ne veux pas t’embêter avec ça ce soir, je voulais juste te le dire et qu’on en reparle un de ces jours. En attendant, mon verre est vide, tu manques à tous tes devoirs !

    (à suivre)

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    Photo © Mariana Garcia


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  • Clichés marseillais #54

    Rue Navarin

    Clichés marseillais #54En sortant du Snick-Snack, Gigi accompagne Roger jusqu’au local de l’organisation où il a une réunion de la Direction de ville. Entre eux, les militants disent « la dévé » et Gigi a mis un moment à comprendre de quoi il s’agissait. Il fait celui qui sait en attendant de comprendre par lui-même. C’est comme avec cette notion d’état ouvrier dégénéré et même « bureaucratiquement dégénéré ». On voit par là qu’il a lu et qu’il pénètre à pas de tortue les arcanes du marxisme révolutionnaire.
    Gigi, c’est le mec qui veut apprendre. Pourquoi n’a-t-il pas poussé les études plus loin ? L’exemple de Claudine ? Sa soeur a envoyé valser le lycée après avoir rencontré « son jeune ». Elle a trouvé cette place à L’Entrecôte et y a fait son trou. Pas forcément la mauvaise boîte : le patron n’est pas chien, les filles sont sympas, le service pas compliqué avec la formule unique, salade aux noix, entrecôte et la sauce secrète que si tu dis que tu la connais c’est que tu es rien qu’un menteur, frites maison à volonté. Il n’y a qu’un vin à la carte, produit par la famille, c’est même pour écouler la production qu’ils ont monté les restaurants ! Pas con… Claudine a bien encapé, elle fait son trou et se retrouve Chef de rang. Salaire correct, tout baigne et c’est à ce moment-là que son jeune se fait la malle. Gigi s’est peut-être senti gêné de rester à la charge de ses parents alors que sa soeur est devenue autonome.  Et voilà ce grand couillon qui largue le lycée six mois avant le bac parce qu’il a trouvé une place chez un menuisier de la Capelette ! Allez, pas la peine de s’engatser, ce qui est fait est fait !
    Mais on parle, on parle et de ce temps ils arrivent rue Navarin, une perpendiculaire à la rue de Lodi, en face le cours Bastide. Une porte – on est brave, on va l’appeler comme ça – 1,40 m de haut, au ras du trottoir. Tout de suite derrière, une volée de quelques marches mène dans ce que l’on veut bien appeler une cave mais qui tient davantage du cafoutche. Deux pièces avec pour seule aération les fentes dans la porte et deux ampoules nues au plafond comme seul éclairage. On trouve ce genre de local au bas des immeubles marseillais traditionnels, des caves avec accès extérieur, le plus souvent loués par des artisans comme lieu de stockage : plombiers, maçons, électriciens. Celui-ci est loué par l’organisation, elle y tient ses réunions en dehors des heures d’ouverture de la Faculté Saint-Charles qui est la résidence attitrée de toute l’extrême-gauche marseillaise. On y trouve deux ronéos Gestetner, une machine à écrire, des stocks d’affiches pas collées, de tracts pas distribués, des balais, des seaux, des drapeaux, des banderoles et tout un matériel de sérigraphie. Roger fait faire le tour du propriétaire – disons plutôt du locataire – et baisse la tête, Gigi, toi que tu es grand, va pas t’ensuquer, les poutres sont basses ! Et attention aux cordes ! Dans la deuxième pièce il y a en effet des cordes tendues entre deux murs, près du plafond.
    – Vous faites la lessive, ici ? demande Gigi.
    – Et qué lessive ? C’est pour les affiches !
    Roger montre sur une étagère tout un matériel de sérigraphie et explique à son collègue comment ça marche.
    – Et au fur à mesure on met les affiches à sécher sur les fils. À la fin, je te dis pas le oaï là-dedans ! Et l’odeur, mon pauvre ! Si tu veux, un jour qu’on en tire une, tu viens donner la main ?
    – C’est ça, je vais y réfléchir… En attendant, je te laisse, je vais un peu voir Claudine avant qu’elle reparte au boulot. Et je vais faire les commissions : ce soir je fais le manger pour Stella.
    – Oh malheureux, c’est du sérieux là ! Qu’est-ce tu lui prépares ? Une soupe de langue ? Allez, va, boulègue, et bonne soirée, hein ?

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  • Clichés marseillais #53

    Canebière - Le Snick-Snack

    Clichés marseillais #53– Ton oncle, il rigole pas avec le pastis ! Pur, il le boit ?
    – Toujours ! Tu lui feras jamais avaler une goutte d’eau.
    – Moi, ça m’a donné soif, en tout cas ! Et il faut que je mange, je suis à moitié empêgué !
    – Choucroute, ça te dit ?
    – Pourquoi pas ? C’est de saison.

    Ils prennent la Canebière à droite en bas de Garribaldi et vingt mètres plus loin, à droite de l'entrée du Cinéac, s’engouffrent dans un escalier bien raide qui conduit à une petite salle meublée de tonneaux transformés en tables et de tabourets hauts. Ils sont dans une cave sous le cinéma.
    – Tu connaissais, le Snick-Snack ? demande Roger.– Je viens des fois en haut, le genre de guérite où ils font les sandwiches, je prends toujours le même : jambon cru, beurre, cornichons entre deux grandes tranches de pain de campagne. Ça te lève bien la faim… Mais je n’étais jamais descendu.
    – Tu pourras plus le dire. Je te conseille la choucroute avec le jarret. Et si tu as encore faim après ça, tarte aux quetsches. Un formidable de bière alsacienne pour faire passer et faï tira ! Et lève-toi la veste que tu vas prendre chaud !

    – Ça roule !

    Commande passée, bière servie, on avance un peu que sinon on est encore là demain, Roger boit une longue gorgée, repose la chope d’un litre.
    – Tu sais que t’ai pas mené ici par hasard ? Tu as vu où on est ?
    – Sous le Cinéac ?
    – C’est ça. Mais est-ce que tu sais ce qu’il y avait, avant ? Ne cherche pas, tu connais pas. Quand je dis avant, c’est avant le 17 mai 1944 parce que le bâtiment a été détruit par le bombardement. Ça, tu en as entendu parler ?
    – Car même, tu me prends pour qui ?
    – Bon. Alors avant, ici, il y  avait un casino.
    – Une épicerie ?
    – Mais qu’il est couillon ! Un casino, une maison de jeu ! Avec music-hall, piste de danse et la plus belle salle de restaurant de Marseille. C’était dans les années trente, la grande époque pour la ville ! Le Tout-Marseille s’y donnait rendez-vous. Tu croisais aussi bien les figures du milieu que les gros bourgeois et les politiques. L’un des propriétaires du Tabaris, ce casino, s’appelait Léon Volterra.
    Les choucroutes arrivent sur la table, énormes, le jarret tanqué au centre.
    – Allez, on attaque. Alors, Voletrra, ça te dit quelque chose ?
    – Les chevaux ?
    – C’est ça ! Aujourd’hui c’est sa veuve, Suzy, qui possède une écurie de chevaux de course. Dans les années trente, son mari est dans le spectacle, il dirige le Casino de Paris, Les Folies-Bergère, le Lido, l’Olympia. À Marseille, il s’occupe du Tabaris. Il a deux associés, Carbone et Spirito.
    – Les gangsters ?
    – Et hommes de main de Simon Sabiani, ex-socialiste, ex-communiste, converti au gangstérisme et au fascisme.
    – Comment ça se fait que tu connaisses tout ça ?
    – C’est là que je voulais en venir. Figure-toi que le dirigeant du Tabaris, c’était mon arrière-grand-père.
    – Déconne ?
    – Comme je te le dis. Tu pourras en parler avec mon père, il habitait en partie sur place parce que sa grand-mère l’a élevé pendant un temps. Ils étaient logés au premier étage. Au-dessus de nos têtes.
    Il vide son formidable.
    – On en reprend un autre ?
    – Allez ! Alors, ton père, tu disais ?
     – Mon père, il était tout minot, il avait une dizaine d’années, mais il se rappelle bien avoir mangé avec Volterra. Ce qu’on n’a jamais su, c’était si Antoine, l’arrière-grand-père, était de mèche ou si les autres l’ont utilisé comme homme de paille. Encore qu’à l’époque, Spirito et Carbone étaient bien connus…
     – Il a dû se faire les couilles en or ?
    – Même pas ! La légende familiale dit que les autres l’ont ruiné et qu’il s’est retrouvé à payole ! Il nous est resté un carton plein de jeux de cartes et une boîte de jetons de roulette. Les cartes, on s’est amusé, avec ma soeur, à ouvrir les paquets et à jeter les cartes en l’air. Les jetons, mes parents les ont toujours, ils s’en servent quand ils jouent à la belote.
    – Il s’est bien fait entuber, ton Antoine ! Dommage, tu serais plein de belins, maintenant…
    – Et je travaillerais pas à l’usine ! Mais ça ne va pas m’empêcher de t’inviter aujourd’hui. Tarte aux quetsches ?
    – Grand seigneur !

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  • Clichés marseillais #52

    Cours Julien - Bouquinistes

    Clichés marseillais #52Roger n’a pas très envie de se retrouver seul après l’enterrement de Victor.
    – Tu dois voir Stella ?
    Non, Gigi ne doit pas voir Stella, Stella travaille au salon et le samedi c’est la grosse journée. Les vieilles dames de Menpenti défilent, ça tchatche, ça échange les derniers potins, ça raconte des horreurs, aussi ! Les femmes de gendarmes de la caserne Beauvau, de l’autre côté de l’avenue de Toulon, trouvent que Les vieilles, elles pourraient pas venir en semaine ? Elles n’ont que ça à faire ! Mais non, pourquoi est-ce qu’elles viendraient en semaine alors que c’est tellement plus animé le samedi ? Stella, ça la fait rire et de toute façon elle n’aime pas les femmes de gendarmes… Attends, là, on s’éloigne un peu du sujet, donc, on va manger un morceau en ville ? Et je vais te présenter quelqu’un ! OK, c’est parti, les voilà dans le 68.
    – Terminus, combien de tickets ?
    – Trois, répond le receveur.
    Depuis que les anciennes rames ont été remplacées, l’année précédente, ça bringuebale moins, mais Gigi aimait bien les voitures en bois. Enfin, il faut vivre avec son temps…
    Gare de l’Est, sortie sur le marché des Capucins, Roger entraîne son pote vers le cours Julien. Le long du lycée Thiers, les bouquinistes alignent leurs stands bleus. Ils montent jusqu’à la hauteur de la porte des classes prépas. Riger s’arrête devant un stand derrière lequel trône un  type, la cinquantaine, cheveux blonds hirsutes, yeux bleu clair.
    – Gigi, je te présente No, mon oncle. Lui c’est Gigi, il travaille avec moi.
    – Bonjour Monsieur.
    – Tu viens ici pour m’insulter, toi, avec ton Monsieur ? Tu l’as pas entendu, ton collègue ? No, je m’appelle, pas Monsieur ! Pébron !
    Le gars a l’air vraiment énervé, Gigi ne sait plus où se mettre.
    – C’est bon, il rigole ! corrige Roger.
    Il échange quelques nouvelles avec son oncle. Il expliquera plus tard à Gigi que No est le mari de sa tante, la soeur de son père. Après avoir épuisé trente patrons en vingt ans et ne sentant pas d’en supporter un de plus, il s’est pris ce stand. Travailler à l’extérieur, ne rendre de compte à personne, voir du monde à qui sortir des conneries à longueur de journée, ça lui convient à la perfection.
    – Alors c’est toi qui casses du flic ? demande No à Gigi.
    – C’est-à-dire que…
    – Tu peux lui dire, que tu es une brute sanguinaire, je lui ai déjà raconté !
    – D’ailleurs, l’interrompt No, regarde derrière toi, j’ai fait la revue de presse.
    Sur les murs du lycée, à côté de la porte, des coupures de presse sont collées. Gigi reconnaît pour l’essentiel des articles du Canard enchaîné. Les autres rapportent quelques ragots de la politique locale. Et puis il y a l’article de Rouge sur la répression de leur manif du 5 novembre.
    – C’est pas grand-chose, mais les jeunes, en attendant l’ouverture des portes, ça leur arrive de regarder. Et puis j’ai des clients qui connaissent et qui lisent. Tiens, j’en ai un qui est passé tout à l’heure, un minot haut comme deux pommes. Il vient tous les samedis échanger des San Antonio. Eh bè chaque fois, il regarde les articles et on discute. Enfin, c’est surtout lui qui discute parce que quand il démarre tu peux plus en placer une.
    Gigi écoute tout en examinant le stand : polars, livres de poche, histoire, illustrés, BD, disques. Sous le toit est suspendu un foutoir pas possible : poupées, écussons, pipes, porte-clés, cartes postales…
    – Vous vendez un peu de tout, je vois, demande Gigi.
    – Sauf le cul et les fachos ! Le cul, c’est ce qui rapporte le plus, surtout les interdits, les illustrés danois, trucs pourris avec des gamins, des animaux. Il y a des gens ici qui en ont sous les rayons, mais moi je veux pas. Ni les bouquins de militaires style les paras, la Légion étrangère ou la division Charlemagne.
    – On reviendra, tu expliqueras à Gigi, mais là on va y aller, qu’on n’a pas encore mangé, tente Roger.
    – Et moi, tu crois que j’ai mangé ? On va boire le pastis, d’abord.
    Il plonge derrière les livres, sort une bouteille et la tape contre un montant en regardant vers le bas. Dix secondes plus tard, un couple un peu plus âgé arrive en provenance d’un autre stand.
    – Oh Roger, qué fan ?
    – On passe. Je suis avec un collègue. Gigi, voilà Antoine et Mimi. Encore deux piliers de la bouquinisterie ! Regarde Mimi : à force de ramasser des sous, elle a les doigts tout usés !
    – Qu’il est couillon, ce minot !
    Mimi montre sa main droite dont les doigts sont coupés à la première phalange. Elle explique l’accident de voiture en Espagne, la main passée par la fenêtre et posée sur le toit, les tonneaux et les phalanges restées là-bas.
    – Remarque, dit No, que tu aurais mieux fait de liquider leur phalange à eux, aux franquistes !
    – Tu te lasses jamais, hein ? Tu la feras à chaque fois, la blague ?
    – Tant que Franco sera pas mort !
    No a sorti les verres et servi le pastis, sans eau pour lui.
    – Allez, on trinque à la mort de Franco !

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  • Clichés marseillais #51

    Victor, 50 ans de luttes

    Clichés marseillais #51Gigi décide de rejoindre à pied le cimetière Saint-Pierre. Les trottoirs du boulevard Baille sont déserts, comme d’habitude. Chaque fois qu’il vient ici et qu’il voit passer un bus 54, il sourit en pensant à l’expression des vieux Marseillais « Tu es bon pour le 54 ! » Autrement dit, le bus qui allait jusqu’à l’asile de fous… Il y a souvent des moments où il fait rire. Quand Claudine lui demande pourquoi il rit tout seul, il lui répond qu’il vient de se raconter une blague qu’il ne connaissait pas… Et parfois c’est vrai !
    Une petite foule patiente sur le parking devant l’entrée principale du cimetière, à côté des fleuristes. Gigi reconnaît certains camarades – ça y est, il a pris l’habitude – qui étaient dans le car de Bruxelles. Certains viennent le saluer. Il aperçoit un groupe en grande discussion, et Roger qui lui fait signe d’approcher. Il se sent moins seul mais comprend vite qu’il y a engambi. Roger lui explique à voix basse que les vieux militants avec qui il est n’ont pas apprécié certains soi-disant hommages envoyés par quelques anciens.
    – En cinquante ans de militantisme, Victor a connu beaucoup de monde. Depuis trois jours, il est arrivé un moulon de témoignages de sympathie. Surtout des gens qui l’ont connu en 1936 et après, quand il est arrivé à Marseille, mais pas seulement. Et tu imagines bien que parmi tous ces gens qu’il a côtoyés, tous n’ont pas suivi le même chemin, et c’est bien normal. Mais ce qui me fout les boules, c’est que parmi eux, il y en a qui se sentent obligés de signaler qu’ils reconnaissent le militant et l’ami « malgré les divergences, ou les désaccords ou les chemins différents… Putain, mais qu’est-ce qu’on s’en fout ! Pourquoi ils se sentent obligés de dire ça ? Tu peux me dire ? Moi, j’ai l’impression qu’il y en a qui se sentent le cul merdeux, je le sens d'ici…
    – C’est vrai que c’est un peu bizarre…
    – Bizarre, tu dis ! C’est lamentable, oui ! Regarde, un copain m’a recopié quelques phrases dans le style : « Je n’ai rien renié de ce que nous avons vécu ces années-là, même si le monde a changé. » Je traduis : j’ai changé, mais c’est la faute au monde qui a changé. Je n’ai plus rien à voir avec celui que j’étais mais je ne renie rien ! »
    – Déjà, on s’en fout un peu, non ?
    – Attends, un autre : « Par la suite, nous avons pu avoir des visions différentes de la lutte politique… » Traduction…
    – Non, celui-là je te le traduis moi : « J’ai changé de bord et je n’avais plus rien à voir avec lui. »
    – Exact. Un dernier parce que je vois que ça commence à rentrer : « Je suis fatigué de cette vie politique dont je ne supporte plus les redites. » Et là, on nous dit « Ça me gonflait donc j’ai tout lâché, et les gens comme Victor ne font que rabâcher les mêmes choses. »
    – Dur !
    – Viens, on avance.
    Ils prennent l’Allée principale, bordée de magnolias et de monuments qui suintent l’argent.t Gigi sent bien que les familles les ont voulu impressionnants. Des noms connus : Clot-Bey, Pastré. Il connaît bien l’endroit, il s’y attarde avec Luigi quand ils viennent sur la tombe de la grand-mère. Il sait que juste derrière, on trouve les chapelles des familles Sakakini, Cantini… Même dans la mort, la bourgeoisie marseillaise occupe les meilleures places.
    Roger poursuit son raisonnement :
    – Être fidèle, qu’est-ce que c’est ? C’est d'abord l'être à soi, ne pas essayer de se tromper soi-même. On n'est pas obligé de rester fidèle à ce qu'on a été à un moment donné. Non, on a le droit d'évoluer. Mais pourquoi s’en cacher ?
    – De quoi tu parles ? De qui ?
    – Il y en a, de la génération de Victor, qui pensent être restés « fidèles » – à qui, à quoi ? – en allant au PS alors que Guy Mollet envoyait la troupe en Algérie, d’autres en restant au PC même après le pacte germano-soviétique, l’assassinat de Trotsky, Budapest en 56 et Prague en 68. D’autres encore ont fait carrière dans le syndicalisme en avalant de temps en temps quelques couleuvres. Ou alors ils ont fait carrière tout cours, de beaux parcours professionnels, une petite célébrité. Pourquoi pas ? C’est leur vie. Mais pourquoi une partie s'acharne-t-elle à expliquer qu’ils n’ont pas changé ? Ben si, t'as changé et alors ? On peut rester copains, ou pas, des fois non, faut pas déconner... Mais c'est ton foutu droit ! N'essaie pas de te leurrer ! Ne nous prends pas pour des cons !
    – Ils ne sont pas obligés de faire ça, à quoi ça rime ?
    – Tu sais quoi, Gigi ? Beaucoup pleurent sincèrement Victor, mais en même temps ils pleurent leur jeunesse. Et tout le monde ne regarde pas en arrière avec la même sérénité !

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