• Un étrange visiteur - M-J PUJOL

    François fut accueilli par Jean-Paul, le maitre de maison qui lui ouvrit grand son portail vert en souriant de toutes ses dents comme s’il le connaissait depuis toujours.
    -Je suis avec quelques amis, nous nous apprêtions à prendre l’apéritif lui dit-il en lui présentant un à un ses amis disséminés autour d’un table de jardin recouverte d’une nappe en nylon fleuri.
    Ça devait être la coutume ici d’accueillir ainsi les étrangers en les nommant par leurs prénoms, il se sentit soudain tout  gris et triste, en décalage complet avec les couleurs vives et les rires des convives.
    En plus il avait du mal à déchiffrer leurs paroles aux voyelles dansantes et leurs gestes désordonnés.

    Comment se fondre dans l’allégresse générale ?
     Comme il se sentit loin de sa banlieue et de son petit emploi étriqué de comptable.
    Ici, tout respirait la vie, l’éclat des voix, les tenues légères des dames, leurs épaules bronzées.
    François ne savait plus où donner de la tête. Comment  trouver une contenance en relation avec cette simple réunion de week-end qui lui parut extravagante.
    Il décida, pour adhérer au groupe, de boire un troisième verre de rosé, frais à souhait, et proposé avec insistance par son hôte. L’effet fut immédiat : il eut le courage d’enlever sa veste, sa cravate et d’ouvrir largement le col de sa chemise blanche qui détonait déjà bien assez  à côté des T-shirts bariolés des convives.
    Un cinquième verre lui fut nécessaire pour répondre tant bien que mal aux questions diverses et empressés du groupe et paraitre un peu moins falot, lui le Parisien débarqué au milieu de ces autochtones excités.
    Le repas composé de plats divers apportés par les amis s’avéra délicieux.
    Tous les sujets furent abordés, ils lui parurent aussi insignifiants les uns que les autres: l’OM, la température de la mer en ce début d’été, la pluie encore annoncée, les vacances prochaines.
    Les vacances ? Il n’y pensait même pas, pour aller où ? Et avec qui ?
    Ces gens devaient quand même bien travailler dans la vie ?

    C’est alors que le groupe s’anima sitôt les plats lavés et rangés.
    Certains partirent avec regret et après maintes embrassades,  d’autres choisirent de s’isoler dans leurs coins favoris pour profiter de la douceur de ce samedi décidément bien particulier.
    Il en profita pour reprendre ses esprits, et réalisa alors que les aboiements hargneux du chien voisin avaient cessé et qu’il était entouré d’une nature luxuriante et d’autant plus sauvage qu’elle ne semblait suivre aucun ordre précis, les arbres plantés sans aucune logique, les petites allées bordées de pierres plates et les escaliers s’enfuyant vers d’autres bordures et d’autres escaliers.
    Du vert, partout du vert, il fut envouté par les grands pins inclinés dans tous les sens, des arbres fruitiers stériles depuis longtemps, des allées d’iris sans direction précise et une treille dégarnie.
    Pour palier au fort dénivellement du terrain, on avait construit au moins trois  à quatre restanques encadrées par des pierres et agrémentées de figuiers, amandiers et lauriers roses épanouis.
     Une maison en plastic rouge délavé et une balançoire avec trois sièges attendaient les enfants.

    Le véritable jardin d’Alice songea-t-il, avec ses allées tournoyantes, ses escaliers imprévisibles, ses cachettes bien gardées. Comme il aurait aimé, au détour d’un pied fourré, voir un lapin pressé s’enfuir dans les genets.
    Il était redevenu un enfant ! L’accueil du groupe, la nature simple et sans fioriture lui avaient fait faire ce bon en arrière aussi imprévu que bienfaiteur.
    Tous ses sens étaient en éveil, il percevait soudain le roucoulement infatigable des tourterelles, le moindre bruissement des insectes, saisissait les différentes teintes de la campagne, goutait l’odeur épicée de la pizza, celle fleurie du vin…

    Il fut si bouleversé qu’il en oublia le but de sa mission.


    M-J PUJOL

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