• Texte 2 - Sophie Vallon



    Entrera t’il ? N’entrera t’il pas ? Son job, par piston grâce à un oncle à la fin de ses études. Les femmes, il n’avait jamais osé. Les copains, il n’en avait pas, tout au plus 2 ou 3 collègues de travail, un ou deux cousins…Il ne connaissait ni les entretiens d’embauche, ni les démarches compliquées. Sa vie était réglée comme du papier à musique…

    Alors, partir pour ce périple insensé pour finir ainsi, perdu, et devoir demander conseils à des gens dont on disait que c’était des sauvages, ivres de pastis et fatigués de naissance, ne se réveillant que pour faire la sieste lui était insupportable.

    Insupportable aussi le coin dans lequel il avait atterri. Silence assourdissant de mille bruits inconnus, nature exubérante, indomptée, comme impudique…Il était au bord du malaise tant il se sentait loin de chez lui.

    Il doit livrer ce pli, donc il doit trouver une solution, en bon petit soldat. Donc, il doit demander CQFD. Il pousse le battant du portail entrouvert, les rires fusent, les verres tintent, les assiettes s’entrechoquent. Il ne manquait que ça, arriver en pleines ripailles !

    Et si on lui parlait de  l’OM, ou des caïds marseillais, qu’allait-il dire ? Car, c’est bien connu, ces gens-là ne s’intéressent qu’au foot et à leur mafia locale. Il l’a entendu aux infos.

    Une assemblée joyeuse est attablée dans un jardin qui n’en a que le nom. Nulle jardinière, pas de géraniums, lui ne connaît que les jardins pavillonnaires, c’est un vrai fouillis ! Mais, ces gens ont l’air bienveillants. Des femmes, plein de femmes, jolies, dorées souriantes…Des hommes, débraillés mais l’air sympathique. Il comprit que l’on parlait littérature et qu’ils avaient l’air d’en connaître un rayon. Peut-être des parisiens en vacances ?

    Mais non,  l’accent local et le verbe haut étaient forcément locaux. Il avait du tomber sur les intellos du coin, on ne lui parlerait peut-être pas de l’OM. Il ne se ferait pas lyncher en tant que parigot.

    Mais, laissons là ses angoisses.

    Un homme se leva et lui tendit une main  droite pour le saluer, une gauche tendant un verre de rosé. Tous se levèrent pour l’accueillir et se présentèrent comme si sa présence leur paraissait naturelle. On lui avait dit les sudistes accueillants, mais là, il n’en revenait pas !

    « Moi, c’est Jean Paul, et vous ? D’où venez vous ? »

    « Paul, de Courbevoie, près de Paris, je suis perdu », répondit-il dans un souffle.

    «  Faites donc une place à Paul, il doit être crevé, et affamé aussi. Les filles, qui prépare une assiette ? »

    Eberlué, Paul se trouvait déjà entrain de manger, un deuxième verre à la main. Assis, buvant et mangeant, se faisant tutoyer par des inconnus. Des inconnus, mais visiblement, pas des sauvages ! Leur conversation lui paraissait bien plus riche que celles de ses collègues, à la cantine.

    Lui aurait-on menti ? Les provinciaux seraient-ils civilisés ? La tête lui tournait, les femmes étaient belles, les hommes brillants.

    Au troisième verre, il finit par raconter que, « envoyé spécial » pour une mission ultrasecrète, son métier devait être tenu secret. Il voulait épater. Nul n’avait l’air impressionné. Les conversations reprenaient, 3manifesten », le cinéma, les livres…leur réalité était bien plus riche que leur pauvre fiction.

    Il en aurait pleuré.

    Cinquante ans, fort de ses certitudes, chef comptable, sa vie était sans accrocs, il la croyait parfaite. La solitude ne lui pesait pas, il avait les mots fléchés, les sudokus, la télé.

    Son monde s’écroulait. Son célibat lui parut insupportable, son métier imbécile, son appartement meublé « package » Habitat semblait une coquille sans âme. Nul n’avait l’air très riche dans le groupe, mais la lueur dans leurs yeux, leur évident plaisir à être ensemble étaient autant de claques à son existence.

    Pour sûr, il allait pleurer.

    Mais les gens du sud ont un grand cœur et leurs femmes savent sonder celui des hommes. Une d’entre elles vint se lover  dans ses bras. «  Isa », dit-elle. Elle lui prit la main et chuchota :

    « Tu sais, moi aussi, il y a bien longtemps, je suis arrivée de  Paris et j’ai voulu pleurer en découvrant tout ça. Alors, si tu veux, je vais t’apprendre à nouer les fils de ta vie, te montrer la mer et la montagne, te faire écouter les cigales et pêcher au soleil levant. Nous tisserons une natte de bonheur et connaîtrons l’amour. »

    Là, il se mit à pleurer.

    Et elle le consola. Les autres, discrets, avaient quitté la table. Paul vécu les dix plus belles minutes de son existence. C’était sans compter sur une allergie aux piqures de guêpes. Comment aurait-il pu savoir ? Deux, trois, quatre l’attaquèrent.  Le temps qu’Isa ne revienne avec du vinaigre, Paul s’était éteint. Mais il est mort heureux.

    Le dimanche d’après, les convives, attablés de demandaient  quel GPS leur copain « hacker » allait trafiqué. Quel était le résultat de ses recherches sur un potentiel « nouveau perdu ». Cette fois-ci,  ce serait Martine qui devrait consoler….

    Sophie Vallon

     

     

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