• Rentrée littéraire Automne 2020

    Et c’est parti pour une nouvelle rentrée littéraire ! #1

    Serge Joncour, Nature humaine


    Comment choisir ? Au fil des parutions, un nom connu, suivi, un éditeur familier, une recommandation. Ou bien un titre, une couverture, un sujet. Le hasard, difficile quand on a le choix entre plus de 500 ouvrages !

    On démarre avec Joncour dont un ami auteur et critique a dit du bien, le voyant déjà au Goncourt. Disons d’emblée que ce n’est pas mon choix. Joncour nous parle de la France, principalement rurale, mais part entière d’un territoire et d’une histoire nationale voire européenne et légèrement mondiale. La campagne se meurt, la nature se meurt sous les coups de la mondialisation capitaliste (pléonasme au présent). Le brave petit gars reste à la ferme tandis que ses soeurs s’en vont à la ville. Mais le voilà confronté au monde en la personne d’une jeune, belle et blonde Allemande et de ses amis écolos radicaux.

    Tout le monde joue au chat et à la souris : le fils avec l’Allemande et ses parents, ses parents avec les paysans moins bien lotis, les écolos avec la police et finalement le fils-héros avec lui-même. Ça tourne en rond, le temps de passer par les grandes dates des 25 dernières années du siècle dernier. Dommage, on les connaissait déjà…

    Serge Joncour, Nature humaine, Flammarion

     

    Rentrée littéraire 2020 #2

    Fatima Daas, La petite dernière

    Autre recommandation d’une amie animatrice, un premier court roman. C’est la forme qui me pousse à la lecture : une écriture fragmentaire, des chapitres qui débutent tous par la même formule, ou plutôt deux. « Je m’appelle Fatima » pour les fragments les plus personnels ; « Je m’appelle Fatima Daas » pour les moins intimes.

    Née en France de parents algériens, musulmane qui se cherche et se trouve auprès d’autres femmes. Si la partie sur l’amour, la sexualité et l’islam est moins convenue, on a l’impression d’avoir déjà lu le reste et de pouvoir le survoler.

    Fatima Daas, La petite dernière, Notabilia

     

    Rentrée littéraire 2020 #3

    Xabi Molia, Des jours sauvages

     

    Après le confinement, la Grande Grippe passe hors de contrôle. Des épargnés détournent un ferry, font naufrage et s’échouent sur une île déserte entre Afrique et Amérique. On pense bien sûr à Robinson ou à Sa Majesté des mouches. Ici, les rescapés vont passer par des voies diverses dans leur organisation, de l’anarchie totale, sans aucune règle, à l’autoritarisme le plus violent, en passant par la démocratie pure.

    En reproduisant certains traits de systèmes actuels ou passés, Xabi Molia en fait un portrait caustique. Les protagonistes se poseront au long du roman les mêmes questions : existe-t-il encore un ailleurs vivable et devons-nous tenter de le rejoindre ou bien pouvons-nous rester dans cette île qui nous fournit tout ce qui nous est nécessaire ? Et quelle société voulons-nous construire ?

    Xabi Molia, Des jours sauvages, Seuil

     

    Rentrée littéraire 2020 #4

    Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203


    Un road trip dans la steppe patagonienne, un chauffeur routier qu’on verrait bien incarné par Harvey Keitel ou Vincent Lindon, qui installe ses anciens meubles près du camion à chaque étape et qui lit un journal de l’année passée, calé dans son fauteuil au milieu de rien.

    On croise une fête foraine, avec Train fantôme et Jeu de massacre, des hameaux à la toponymie inattendue : Indien mauvais, Sous-lieutenant Lopez, Mule vieille (juste après Mule malade). On y croise l’amour, le vrai, l’impossible, des indiens cannibales parlant le vieil espagnol.

    Un roman d’errance dans une Patagonie loin des cartes postales et dans la tête d’un personnage qui devient notre ami au fil des pages.

    On est bien dans la littérature latino-américaine, tendance réalisme magique.

    Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203, Métaill

     

    Rentrée littéraire 2020 #5

    Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils


    Histoire du fils est aussi l’histoire du père ou plutôt des pères, de la mère en pointillés, du frère supplicié, des cousines, nièces, etc. Mais plus qu’une histoire de famille, c’est une quête intérieure conduite par des narrateurs en focalisation interne qui changent à peu près à chaque chapitre. Le temps est malmené puisque après un début ordonné, 1908, 1919, 1950, on se retrouve en 1934, 1923, 1935, etc. On comprend que ce n’est pas la progression de la vie familiale qui intéresse l’auteur, mais ce qui impacte ce fameux fils au centre du récit.

    C’est une belle langue que Marie-Hélène Lafon mobilise pour dire ce qui importe chez le moindre personnage. On pense aux Vies minuscules de Pierre Michon à qui Lafon adresse un joli clin d’oeil.

    Comme quoi rien n’est simple, y compris pour les choses les plus simples.

    Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils, Buchet-Chastel

     

    Rentrée littéraire 2020 #6

    Fabrice Caro, Broadway, Gallimard


    C’est l’histoire d’un mec flou. À la réception d’une lettre pour la détection du cancer colorectal, il se pose des questions. Pourquoi ce test, envoyé aux hommes de 50 ans, lui est adressé quand il n’en a que quarante-six ? Est-il seul dans ce cas ? Est-ce le signe de quelque chose qu’on lui cacherait ? Pourquoi est-il incapable de poser certaines questions aux gens ou de refuser de faire ce qu’il n’a pas envie de faire ? Pourquoi dit-il trop facilement oui ?

    On rit pas mal dans une succession de scènes où l’on voit notre héros en père incompétent, mari méprisé, dragueur éconduit. On pense à la série Fais pas ci, fais pas ça…

    Fabrice Caro, Broadway, Gallimard

     

    Rentrée littéraire 2020 #7

    Amélie Nothomb, Les aérostats


    Un court roman dont la super héroïne, étudiante en philologie de 19 ans, va guérir un jeune dyslexique profond en deux séances. Lui qui, à 16 ans, n’a jamais lu un seul livre de sa vie, va torcher Le rouge et le noir en une nuit, L’Iliade en vingt-quatre heures, enchaîne dans la semaine avec l’Odyssée ét La métamorphose. Le voilà transfiguré, il se paye un 19/20 au lycée et le bac de français, en fin d’année, n’a qu’à bien se tenir !

    L’écriture est aussi sèche que le propos, pas le temps de souffler. La première impression est confirmée par un petit comptage pour s’amuser. Si l’on trouve des moyennes de 38 mots par phrase chez Proust, de 18 chez Flaubert, de 13 pour Duras, on est pour la littérature moderne autour des 15. Avec 9 mots par phrase, Nothomb est en avance sur son temps !

    Ceci dit, il y a une histoire, on accroche et on peut la lire le temps d’une insomnie.

    Amélie Nothomb, Les aérostats, Albin Michel

     

    Rentrée littéraire 2020 #8

    Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit


    Hénaurme ! Et je ne parle pas des 644 pages qui se dévorent en un instant… ou presque. Je parle de l’objet littéraire que nous propose Mauvignier. On avait pu apprécier sa maîtrise de la construction dans Continuer. Ici, on peut parler d’un véritable thriller avec une tension qui monte de bout en bout. Mais le plus impressionnant réside dans le traitement du temps et du détail. Au cinéma, on parlerait de ralenti, tout va et vient autour d’une action, de la pensée d’un personnage, d’un geste, d’un détail du décor, le tout accentuant chez le lecteur une tension qui devient presque insoutenable. On est bien souvent au bord de quelque chose, de la réalisation de quelque chose, d’un accomplissement, mais qui sont sans cesse différés car avant d’enchaîner, l’auteur va revenir sur la scène en train de se conclure, épaississant le trait ici, nuançant une teinte là. Alors, on piaffe « Mais tu vas le dire, oui ? » On marche à fond, on est dans l’histoire, on la vit avec les personnages. Et il vaut mieux, parce que quand on traite une scène de trois ou quatre heures sur 400 pages, autant s’y sentir bien… C’est le cas. Magnifique !

    Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, Minuit

     

    Rentrée littéraire 2020 #9

    Enrique Vila-Matas, Cette brume insensée


    C’est un drôle de métier qu’exerce le narrateur : pourvoyeur de citations littéraires. Surtout qu’il n’a pour seul client son frère dont on ne sait trop s’il est un grand auteur ou un imposteur.

    La lecture de Vila-Matas, c’est comme un rendez-vous avec un ami que l’on côtoierait depuis toujours, avec qui les heures passeraient en discussions parfois brillantes, parfois insensées, parfois hilarantes, mais toujours complices, l’un finissant les phrases commencées par l’autre. On n’est pas là pour suivre les rebondissements d’une action endiablée, on est dans la légèreté, dans la nuance, la brume insensée.

    Simon se souvient d’une nuit d’octobre au cours de laquelle il se souvenait de… L’essentiel, avant la partie finale, se déroule donc dans la tête du narrateur et les personnages principaux sont absents, mort pour l’un, partie pour l’autre, caché pour le dernier. Mais chacun vient à son tour alimenter les pensées de Simon. Et pendant cette nuit d’octobre, qui se prolonge sur trois journées, la Catalogne, comme le chat de Schrödinger, est une république indépendante sans l’être, des drapeaux différents se croisent dans les rues.

    En bon borgésien, Vila-Matas joue avec l’enchâssement des récits, la confusion entre réalité et fiction. Des actions similaires se déroulent dans la réalité et dans le livre qu’est en train de lire le narrateur. Ne serait-ce pas un texte qu’il aurait écrit a posteriori ? L’invasion progressive de l’intertextualité dans le texte nous conduit à nous demander si l’on n’est pas en train de lire un roman écrit par le frère sur Simon, un roman écrivant à l’avance ces trois journées d’octobre, ou si c’est bien nous qui sommes en train de lire…

    Extraits

    « Je ne sus ou ne pus me débarrasser du soupçon que ce que j’avais vécu avec Siboney à cette occasion semblait avoir préalablement été écrit par Tóibín à son insu et pensai à tous les écrivains qui décrivent des scènes de vies de personnes réelles sans que celles-ci n’en sachent jamais rien et les écrivains encore moins. »

    « Il y avait en plus de multiples raisons de poids pour affirmer que n’importe quelle version narrative d’une histoire réelle est toujours une forme de fiction. À partir du moment où l’on ordonne le monde avec des mots, sa nature se modifie… »

    « Mais je lui dis qu’on n’accède jamais à la vérité et qu’en plus, il semblerait que tu ne saches pas que lorsqu’on raconte quelque chose qui s’est passé vraiment, les mots eux-mêmes commencent à suggérer des connexions qui semblent absentes des faits décrits… »

    Enrique Vila-Matas, Cette brume insensée, Actes Sud

     

    Rentrée littéraire 2020 #10

    Thomas Flahaut, Les nuits d'été


    Nous sommes dans le pays de Montbéliard, à la frontière suisse. De père en fils, le travail, c’est l’usine, en Suisse, avec ses salaires très largement supérieurs à ceux de la France. L’usine où Thomas s’était juré de ne jamais mettre les pieds. Mais les études ne lui réussissent pas et le voilà, le temps d’un été, à rejoindre Mehdi, son copain d’enfance. Lui, il alterne l’usine et les saisons dans les stations de ski valaisannes.

    L’auteur nous livre une description clinique du travail à l’atelier, comme on en trouve peu dans la littérature. Loin des caricatures, les personnages nous font partager l’intimité de l’atelier. Il n’y manque que les patrons suisses qui ne se montrent qu’exceptionnellement. Par exemple, lorsque les choses se gâtent.

    Louise, la soeur jumelle de Thomas, thésarde en sociologie, apporte le regard extérieur sur ce monde qu’elle a d’abord connu – si l’on peut dire – par un père taiseux.

    Les cartes vont bien sûr être rebattues au fil de l’histoire très juste et très sensible.

    Thomas Flahaut, Les nuits d'été, L'Olivier

     

    Rentrée littéraire 2020 #11

    Chantal Thomas, Café vivre

     

    À l’origine, il s’agit de chroniques écrites mensuellement pour le journal Sud-Ouest. À l’arrivée, il s’agit toujours de chroniques et malgré ce qu’en a pensé Chantal Thomas, ça ne fait pas un livre. Plutôt un étalage d’érudition sans autre cohérence que ledit étalage. L’impression de lire une encyclopédie qu’on ouvrirait au hasard après chaque article lu et dans lequel on trouverait un passage nous disant combien Chantal Thomas est bonne avec nous. Ça lasse rapidement.

    Chantal Thomas, Café vivre, Seuil

     

    Rentrée littéraire 2020 #12

    Sarah Chiche, Saturne


    Une famille de médecins juifs pieds-noirs d’Algérie, propriétaires de cliniques à Alger, puis, après avoir tout perdu, en France (en métropole aurait-on dit).

    La narratrice a 18 mois lorsque son père meurt d’une leucémie. Un deuil qui sera difficile à faire, c’est le moins que l’on puisse dire. Vingt ans à souffrir dans la compagnie d’une mère trop belle, trop trop, d’une grand-mère que la perte de son fils a détruite, d’un grand-père chargé d’une mission sur terre, soulager les âmes et les corps et d’un oncle plein de rancoeur.

    Sarah Chiche, dont on sent que la narratrice lui doit beaucoup, règle ses comptes avec tout le monde. Sans complaisance. Violemment. Y compris avec elle. Surtout avec elle. Elle ira au bout du ressentiment, de la haine, de l’amour, du deuil, de la tristesse, de la folie.

    C’est du lourd, l’émotion est là à chaque page.

    Sarah Chiche, Saturne, Seuil

     

    Rentrée littéraire 2020 #13

    Patrick Varetz, La Malédiction de Barcelone


    Encore un qui a des comptes à régler. Avec son salaud de père, sa folle de mère, sans s’oublier au passage.

    On choisit parfois un livre sur un mot dans le titre, comme Barcelone. Sur l’éditeur, P.O.L et parfois on a une bone surprise. Parfois non. Là, non. L’onanisme littéraire, en dehors de l’intérêt certain qu’il peut représenter pour son auteur, n’est précieux que lorsqu’il touche à l’universel. Ici, il ne touche qu’à son objet, ce qui, reste, bien sûr, sa fonction première.

    Patrick Varetz, La Malédiction de Barcelone, P.O.L

     

    Rentrée littéraire 2020 #14

    Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils


    À France Télécom Orange, des dizaines de suicides de salariés ont émaillé le déploiement d’un plan qui visait à supprimer 20 000 emplois. Après des années de luttes syndicales, les dirigeants de l’époque ont été jugés et condamnés à des peines symboliques. À l’aide de procédés littéraires, Sandra Lucbert part de ce procès pour démonter les mécanismes d’un crime social prémédité.

    Il convient de s’interroger sérieusement sur ce livre. Précis et documenté, ce n’est pas pour autant un documentaire. Et s’il évoque des vies de femmes et d’hommes victimes, témoins ou familles, ce n’est pas une fiction ou un récit de vies. C’est bien la littérature qui lui donne toute sa puissance. On pense au livre de Sergio Gonzalez, « Des os dans le désert », à propos des crimes de femmes à Ciudad Juarez, auquel Roberto Bolaño emprunte sa matière pour la partie des Crimes de son « 2666 ». Gonzalez lui-même, à qui Bolaño a rendu un hommage appuyé, reconnaît l’immense force que son travail a gagnée à travers la narration du Chilien. Lucbert fait ça. Comment ? C’est la question intéressante.

    D’abord, il faut se demander pourquoi, en lisant « Personne ne sort les fusils », on ne peut pas s’empêcher de penser au nazisme et à sa politique réfléchie, scientifique, organisée, du génocide. De la même façon, en lisant « Les Bienveilantes » de Jonathan Littell, je ne pouvais m’empêcher de faire le parallèle avec ce que je vivais au travail, la persécution d’un collectif par une direction perverse. Ce sont bien les mêmes mécanismes qui conduisent des individus, au nom d’objectifs « supérieurs » à devenir d’immondes salauds en se persuadant qu’ils sont de bons techniciens qui font bien le travail qui leur a été confié.

    Dans la boîte à outils de Lucbert, on trouve les images. Leur utilisation non innocente travaille le lecteur, comme un réactif qui modifie la couleur d’un papier témoin. Un seul exemple à travers cet extrait, au début du chapitre 21 : « Je découvre que le magazine qui me sert à écraser les moustiques est une revue de management : la Harvard Business Review France. Elle est en papier glacé, elle frappe net.

    Le numéro en question est un hors-série : Les Essentiels 2018. 12 grandes idées pour préparer le futur – sponsorisé par Rolex, Audi et Chanel. Il y a des traînées de sang sur l’Instant Chanel – les moustiques. »

    Et voilà, l’association est assassine : écraser, management, business, glacé, frappe net, préparer le futur, Rolex, Chanel, trainées de sang…

    Il suffit souvent de rapporter crument les paroles des cadres présents sur le banc d’accusation pour que la nausée monte chez le lecteur. Bribes de propos de l’une d’entre eux : les salariés sont devenus un climat ; pour en parler on fait des baromètres RH… On peut parler de hausse des tendances saisonnières de l’e-santé… maintenant on n’a plus de problèmes de fragilité… Le numérique ça permet de se connaître mieux… Et celles d’un autre dirigeant : on construit un monde, on transforme les défis de demain… C’est toute une idée de l’homme qu’on façonne… Défi de la centricity… Je suis là pour questionner l’Homo digitalis… À quoi Sandra Lucbert juxtapose les images qu’elle imagine chez le type en question : J’ai une chevelure léonine… Je fais des gestes… Il y a des mini-viennoiseries… là on me voit mouliner des bras… On sait que le temps passe grâce aux buffets… Quand les gens parlent avec des verres de vin, on sait que c’est fini… Je sais que le temps passe grâce à mon salaire. Il augmente…

    J’évoque un dernier procédé que j’appellerai décryptage/réencryptage. Le langage utilisé à l’entreprise n’est bien évidemment pas neutre, il sert à masquer la réalité derrière des mots « neutres » ; il manie aussi des termes incompréhensibles mais qui deviennent des signes d’appartenance au projet ou à l’esprit de l’entreprise. Qu’il vienne directement du lexique managérial anglo-saxon, de francisations stupides ou qu’il s’agisse de pures créations maison. Lucbert appelle ça la « langue du capitalisme néolibéral ». Ainsi parle-t-elle du Livre vert sur la santé mentale édité par l’Union européenne en 2005 sous le titre : « Vers une stratégie sur la santé mentale pour l’Union européenne », et non : « Vers une stratégie pour la santé mentale de l’Union européenne », qui nous aurait rassurés, car nous aurions pu penser que l’Europe s’inquiétait des catastrophes que ses déréglementations ont imposées par tirets. Du tout (le commentaire est de SL).

    Le chapitre 20 , à ce titre, peut être cité intégralement :

    « Tu m’autorises un truc de psy ?

    Dans la LCN, il y a des points de capiton, des mots où tout s’accroche. C’est comme pour un canapé, les clous qui tiennent le tissu.

    Typiquement : économie de services – un clou.

    Tu as :

    Les serfs d’un côté ; les vices de l’autre.

    Les vices de quelques-uns, que sert l’ensemble d’une société.

    Tu as :

    Mais te plains pas, on te donne des services tant que tu veux.

    Dans l’économie de serre-vis.

    Peut-être que ce genre de clou qui tient tout, il serait temps de l’arracher ?

    Parce qu’on n’est pas du tout bien dans leur canapé. »

    Il y a encore bien d’autres formes à découvrir dans ce livre qu’il faudrait sans doute donner à lire dans les formations syndicales et dans les universités. Au final, un beau livre, juste, fin, émouvant, révoltant et totalement littéraire ! Qui donne envie de sortir les fusils...

    Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Seuil

     

    Rentrée littéraire 2020 #15

    Jean-Philippe Toussaint, Les émotions


    Après la quadrilogie de Marie, Toussaint semble s’être lancé dans une nouvelle série autour de Jean, cadre à la Commission européenne. Son père était lui-même commissaire européen et ce fils travaille dans la prospective, il imagine le futur. Mais quid du passé ? « Jusqu’à quel point peut-on oublier quelque chose qui nous est arrivé ? » se demande-t-il.

    Le texte va dès lors errer dans une chronologie brisée, seulement soumise à l’errance des pensées de Jean. Entre les attentats de Bruxelles en mars 2016 et le référendum sur le Brexit du 23 juin de la même année, entre son ex-épouse, l’aventure du moment et le prochain amour, sa jeunesse et la mort de son père. Seul le siège de la Commission, le Berlaymont, lieu central du roman, demeure comme le signe qu’il est encore des choses intangibles, même si ses travaux de réfection nous réservent une belle surprise.

    Une fois encore, Toussaint joue avec le temps et comme dans tous ses romans, nous avons droit à l’épisode où tout ralentit, en tout cas la narration, qui va s’étaler sur plusieurs dizaines de pages pour raconter au ralenti un épisode trépidant. C’est toujours efficace et jouissif !

    Jean-Philippe Toussaint, Les émotions, Minuit

     

    Rentrée littéraire 2020 #16

    Iegor Gran, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres

     

    On avait apprécié en début d’année « Les Services compétents ». Le livre racontait justement l’incompétence des Services, en l’occurrence le KGB qui avait pourchassé durant de longues années son père, l’écrivain russe dissident Andreï Siniavski, avant de l’arrêter en 1965.

    Il semblerait que Iegor Gran soit ici victime du principe de Peter en ayant atteint son propre niveau d’incompétence. Il se livre à une charge contre la gestion de la crise par les différents gouvernements, à commencer par celui de la France. On peut être d’accord – ou pas – avec une large part de ce qu’il écrit. Là n’est pas la question. Le problème, c’est qu’on a l’impression de lire une compilation des posts les moins éclairés de Facebook ou les commentaires les moins argumentés qui suivent habituellement les articles sur le sujet.

    Ce n’est ni un travail de journaliste, ni de documentariste, ni de scientifique et malheureusement ce n’est pas non plus un texte littéraire. C’est un coup de gueule dont on pourra avantageusement économiser l’achat et aller boire ce bel argent au premier bar du coin où l’on entendra peu ou prou la même chose.

    Iegor Gran, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L

     

    Rentrée littéraire 2020 #17

    Nicolas Rodier, Sale bourge

     

    Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents catholiques intégristes !

    Voilà une famille comme on les aime : cathos à donf, racistes, homophobes, bien bourges, tout pour plaire ! Alors, évidemment, nul ne peut être parfait, le père est une caricature de raideur, la mère folle et violente ; à côté de la tante, un passe-lacet est un parangon de souplesse et la grand-mère, sous ses aspects les plus horribles, cache le pire… Pierre est l’aîné de six enfants. Eh oui, chez ces gens-là, on ne fait pas les choses à moitié ! Comment vivre, ou juste essayer de s’en sortir, d’avoir une relation sereine avec la personne aimée – mais peut-on encore aimer après avoir grandi dans ce milieu ? C’est le problème de Pierre qui nous entraîne dans son sillage, son mal-être et sa propre folie.

    Nicolas Rodier, Sale bourge, Flammarion

     

    Rentrée littéraire 2020 #18

    Mathias Enard, Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs


    Voilà un livre dans lequel on se sent bien !

    Après une première partie en forme de journal tenu par un jeune doctorat anthropologue réalisant une étude sur « Qu’est-ce que vivre à la campagne aujourd’hui », on enchaîne sur les personnages déjà connus, la vie à la campagne de leur propre point de vue, celle de leurs précédentes, voire futures réincarnations. Et on a donc une sorte de synthèse de ce que pourrait être cette thèse. L’idée vous rappelle Montaillou ? Ça tombe bien parce que Pierre en arrive, où il est allé puiser la matière d’un mémoire.

    Ici, au fil de réincarnations successives, nous dérivons autour d’un lieu géographique – Niort, le Marais poitevin et les alentours – qui est le personnage central du roman où nous errons aux côtés d’Agrippa d’Aubigné, Clovis, Napoléon et tant d’autres.

    D’autres parties du livre sont écrites autour de chansons traditionnelles et on lit par exemple l’histoire du prisonnier dans la prison de Nantes, aimé par la fille du geôlier !

    Pour le récit du Banquet à proprement parler, Enard adopte des accents rabelaisiens qui n’auraient point déparé les aventures du jeune Gargantua.

    Au final, un livre foisonnant, débordant de références historiques et littéraires. Ah ! que l’érudition est doulce lors qu’ainsi on en use… Que voilà de la belle ouvrage, bas-beurre de barate à couilles !

    Mathias Enard, Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs, Actes Sud

     

    Rentrée littéraire 2020 #19

    Gauz, Black Manoo


    Black Manoo, jeune Ivoirien, débarque à Roissy à la recherche de Gun Morgan, musicien mythique qui lui a donné rendez-vous. Mais nous ne verrons jamais Gun Morgan. Black Manoo va connaître la vie de celui qui n’a pas les bons papiers, de squats en dealers, slalomant dans le Paris des nouveaux déshérités entre les gardiens bleus de la citadelle et les charitables. La mosaïque se compose au fil des pages, forte de quelque 180 personnages, nous disait Gauz récemment à Manoque.

    On découvrira au passage que le diable est dans les détails, avec un aspect évocateur de la réalité du colonialisme : pour faire un bon mafé, il faut de la pâte d’arachides, créée après la 2e guerre mondiale par un Strasbourgeois sous la marque Dakatine, et des cubes de bouillon Maggi qui tirent leur nom du Suisse Julius Maggi…

    Gauz, Black Manoo, Le nouvel Attila

     

    Rentrée littéraire 2020 #20

    Rebecca Lighieri, Il est des hommes qui se perdront toujours


    Décidément, la famille en prend pour son grade dans cette rentrée littéraire 2020 !

    Karel habite une cité tout au bout de Marseille, plein Nord. Entre mer et collines. Entre terrains vagues et campement de gitans. C’est le terrain sur lequel il tente de survivre à un père hyper violent et une mère complètement dépassée.

    Sur une quinzaine d’années, du petit garçon au jeune adulte, on suit Karel au bord du vide où il risque chaque jour de s’esprofonder. On ne saura pas vraiment si son exceptionnelle beauté, père belge, mère kabyle, cheveux noirs bouclés, yeux clairs, le sauve ou le condamne.

    C’est lui qui nous raconte crument toute l’histoire, la sienne, celle de sa soeur encore plus belle et celle de son frère né avec des malformations qui en feront le souffre-douleur préféré de son père puis un être spécial que sauront reconnaître les gitans chez qui il trouve les seuls regards accueillants, en dehors de ses frère et soeur.

    La question posée est encore celle de la reproduction de la haine et de la violence subies dans la famille. Et l’on repense à la fameuse phrase de Gide « Familles, je vous hais ! ».

    Rebecca Lighieri, Il est des hommes qui se perdront toujours, P.O.L

     

    Rentrée littéraire 2020 #21

    Jean-Pierre Martin, Mes fous


    Sandor, en pleine déprime, met à profit son arrêt-maladie pour fréquenter et observer les fous urbains, paumés des trottoirs, corps errants, espérant par là approcher l’énigme que représente Constance, sa fille internée en hôpital psychiatrique. D’où le titre « Mes fous ». Ajoutons au tableau que le père de Sandor, nonagénaire, vient de péter les plombs et que sa mère (la mère de Sandor, pas du nonagénaire…) envisage le divorce, découvrant soudain que son mari n’est pas l’homme qu’elle croyait. Il était temps ! Une vraie histoire de fous.

    En définitive, très attachant, ce Sandor, qui va tenter de se retrouver lui-même et qui dresse un beau « bestiaire » de personnages qu’il nomme les « tout autres qui nous ressemblent ».

    Dans ce texte, que l’on pourrait considérer comme un journal intime, dont chaque fragment est daté et parle de ce que le narrateur a vécu dans la journée, on trouve des extraits du véritable journal intime et nous n’en connaîtrons que ces très brefs morceaux. De quoi donner du relief et de la profondeur au récit qui se déroule sur deux plans.

    Jean-Pierre Martin, Mes fous, L'Olivier

     

    Rentrée littéraire 2020 #22

    Élmer Mendoza, L'Amant de Janis Joplin


    Les bons, les brutes et les truands. Ou peu s’en faut.

    Voilà le tableau : d’un côté, des pêcheurs (les bons), des guérilleros (les brutes) et des narco-trafiquants (les truands). Avec un personnage principal dans chaque groupe et des liens de famille ou d’amitié entre eux trois. En face, la police et, comme on est au Mexique, on imagine facilement le degré de violence et de corruption !

    Et Janis Joplin, dans tout ça ? Elle est bien là, elle a couché avec le bon, au hasard d’une rencontre dans la rue, vite fait mal fait, mais depuis ce jour notre héros ne rêve que d’aller la retrouver à Los Angeles pour l’épouser. Bien sûr, ça ne sera pas du gâteau !

    C’est vif, c’est drôle, c’est édifiant, c’est sensible. Tout ce qu’il faut pour se faire plaisir.

    Élmer Mendoza, L'Amant de Janis Joplin, Métaillé

     

    Rentrée littéraire 2020 - Conclusion

    Ainsi s’achèvent ces minichroniques sur mes lectures de la Rentrée littéraire Automne 2020. Deux mois de lectures, entrecoupées de pages de Bolaño quand il était nécessaire de se rincer les neurones. On va pouvoir reprendre une activité normale.

    Je n’aurai pas chroniqué les lectures de ma période Covid où je n’avais pas l’énergie suffisante. Vous ne saurez donc rien de :

    ⁃ Florence Seyvos, Une bête aux aguets

    ⁃ Alice Zéniter, Comme un empire dans un empire

    ⁃ Benjamin Whitmer, Les Dynamiteurs

    ⁃ Hadrien Bells, Cinq dans tes yeux

    ⁃ Pilar Quintana, La Chienne.

    Mais je vous donne quand même leurs portraits ci-dessous.

    En conclusion, si je devais donner un tiercé gagnant – ce que personne ne demande en dehors de moi, mais je me cède facilement – je dirais que j’ai beaucoup aimé (dans l’ordre de mes lectures) :

    ⁃ Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203

    ⁃ Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit

    ⁃ Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils

    ⁃ Mathias Enard, Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs.

    Et ça fait quatre tiers…

     

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