• Clichés marseillais #10

    La joliette

    Clichés marseillais #10 Rue Plumier, à cent mètres de la Place de la Joliette, un groupe de femmes fait chaque jour la causette chez la marchande de légumes. Le local est grand, profond, sombre ; ce devait être un entrepôt de marchandises en provenance ou à destination du monde entier, en passant par le port tout proche.
    Natacha trône derrière un petit comptoir, les femmes sont assises autour sur des chaises en paille. La plupart ont l’accent italien. Elles parlent du quartier, sont nostalgiques de l’époque des « navigateurs » qui fréquentaient le quartier, si beaux dans leurs tenues blanches ; de l’animation qui régnait dans toutes les rues du quartier. D’après leur âge et leurs propos on imagine que ce devait être juste après-guerre.

    Rue Fauchier, à deux pas de chez Natacha, Albert Londres a dormi dans un hôtel où l’on recevait ceux qui arrivaient de destinations plus misérables, en transit vers un avenir plus radieux, ou ceux qui s’en revenaient, vaincus, après avoir tenté leur chance. Jusque vers la fin des années 2000, on pouvait encore distinguer l’inscription peinte sur la façade d’un vaste immeuble aux hautes fenêtres : Hôtel des Voyageurs. Puis l’immeuble a été rasé, remplacé par des appartements modernes. On y trouve de jeunes cadres encore dynamiques travaillant dans des sociétés qui occupent les anciens Docks de La Joliette.

    Face à l’ancien Hôtel des Voyageurs, le bâtiment sans style, de quatre étages, a été construit à la fin de la guerre par le père de l’actuel propriétaire. Celui-ci habite au premier, il est vieux, il sent mauvais, il descend prendre le courrier en pantoufles et robe de chambre. L’été, il enfile un short immense et un maillot de corps grisâtre et sans manche duquel dépassent des touffes de poils blancs.
    Vu l’âge du vieux V., le père devait friser la quarantaine quand il a fait construire l’immeuble.  L’hypothèse est confirmée par une photo encadrée, posée sur un meuble dans l’entrée du propriétaire, au milieu d’un extraordinaire fouillis de vieux papiers, de bouts de ficelle, de bibelots non identifiables sous la poussière qui règne dans tout l’appartement.
    C’est bien sûr un cliché en noir et blanc. Le père, que le vieux désigne volontiers au visiteur, est debout sur une estrade en bois, costume gris à larges revers, cravate sombre, cheveux gominés. Près de lui, deux hommes en tenue similaire. Tous les trois saluent, le bras droit tendu devant eux. L’homme près du père est Simon Sabiani, figure de la politique marseillaise de l’entre-deux guerres, passé du stalinisme au fascisme, échoué en 1944 à Sigmaringen aux côtés de Pétain, Laval, Doriot et Céline.
    Le père V. était transitaire, il a fait des « affaires » pendant la guerre, les bénéfices lui ont permis de construire ce petit immeuble de quatre logements. On imagine le reste.
    Dans la boîte aux lettres du vieux V., un journal entouré d’une bande de papier dépasse de temps en temps : Rivarol. Il y en a des piles chez le vieux.
    Au rez-de-chaussée, deux volets métalliques découvrent une descente cimentée conduisant à un assez vaste garage en sous-sol. Dans un coin, un petit bureau vitré. Pendant quelque temps, l’endroit servira en toute discrétion de local officieux à quelques gros bras. On peut les voir parfois entrer ou sortir chargés de seaux de colle , de balais et d’affiches aux motifs tricolores.

    Un jour, Natacha est chassée de son magasin, comme tous les autres commerçants du pâté de maisons. C’est le début de la réhabilitation du quartier de la République qui va chasser des milliers d’habitants, repoussés vers les cités des quartiers Nord ou vers les coins les plus miteux du centre-ville. Natacha se replie sur un petit local rue Vincent Leblanc. Les voisines viennent encore un peu mais le cœur n’y est plus. Manque d’espace, trop de lumière, on a l’impression d’être en vitrine. Les visites s’espacent, le magasin se vide.
    La devanture de l’ancien local de Natacha a été remplacée par des portes métalliques : c’est la sortie de secours d’un nouveau lieu destiné à la jeunesse branchée qui commence à fréquenter le quartier. Bar, restaurant, salle de spectacle, tables basses, fauteuils profonds, lumière tamisée. On y boit du vin rouge à l'apéritif. Passé l’engouement des premiers mois, l’endroit vivote deux ou trois ans puis l’activité cesse. Dix ans plus tard, le lieu est toujours fermé, les portes métalliques ont été peu à peu recouvertes d’épaisses couches d’affiches jamais nettoyées. Natacha s’ennuie au fond de son petit magasin.
     
    (à suivre)
     
    Photo Anne Savelli

    votre commentaire
  • Clichés marseillais #09 

    Rue de la Glace


    Clichés marseillais #09Jusqu’au début des années 80, la Brasserie de Lyon fut un refuge pour des gens qui voulaient simplement boire.
    C’est un local tout en longueur entre rue de Rome et Saint-Fé. Une entrée rue de la Glace, une autre rue Rouget de Lisle. Des tables et des bancs de bois sombre. Des milliers d’auréoles de bière et de vin ont formé une couche grasse sur le plateau des tables. Autant de pantalons ont lissé les bancs.
    Le sol carrelé est couvert de sciure, de mégots, d’épluchures de cacahuètes. La fumée des cigarettes a obscurci le haut plafond. Côté rue de la Glace, la salle un peu plus large accueille un petit comptoir auquel personne ne s’accoude. Dans ce coin, quelques tonneaux dressés tiennent lieu de tables. Un escalier mène à la salle du haut, plutôt réservée aux familles qui veulent éviter aux enfants le spectacle désolant des buveurs. Là-haut, on peut commander Fanta et limonades.
    En bas, on ne commande pas. Sitôt assis on voit arriver devant soi une bouteille de bière de 66 cl qui vient d’être tirée du fût. La bière est brune, tirant vers le noir, la mousse est dense, l’odeur puissante et la bouche reste marquée de caramel et de réglisse. La première fois, si l’on n’est pas prévenu, on peut être effrayé par la quantité délivrée. Et puis la bière coule, fraîche et mousseuse, jusqu’à ce que l’on s’aperçoive, faussement surpris, que le fond est atteint et qu’il va falloir en demander une autre d’un geste de la tête ou de la main.
    Ceux qui ne voudraient pas de bière doivent anticiper pour demander du vin rouge, qui sera alors servi par chopines de 46 cl. Mais ceux-là auront tort. Et toute autre demande attirera les regards des autres consommateurs et la moue réprobatrice des serveuses.
    Les serveuses, justement. On a toujours pensé qu’elles étaient sœurs, même si l’on n’a jamais osé leur poser la question. Elles doivent avoir dans les soixante-dix ans, elles sont trois, petites et sèches comme un coup de trique, tablier bleu sur le ventre creux, chignon blanc sur le dessus de la tête. Braves come tout mais pouvant virer lestement un type qui fait du grabuge.
    Ceux qui font du grabuge ne sont pas les plus nombreux. Les clients viennent ici parce qu’il fait moins froid que dans la rue, parce qu’on est mieux assis que sur un pas de porte et que l’on peut boire pour guère plus cher qu’à l’épicerie. D’autres sont là pour faire avancer l’horloge ; ils boivent en silence, le regard baissé ; ils boivent pour ne plus penser à la femme et aux enfants restés au pays, ou peut-être pour y penser tranquillement. De temps en temps on roule une cigarette, ou on prend une pincée de tabac à priser dans une petite boîte d’aluminium.
    Après quelques verres, il vaut mieux avaler du solide. Le choix est simple : chips ou limaçons. Passons sur les chips dont le seul intérêt est de vous faire boire une bouteille de plus. Mais les limaçons ! A l’aigue sau ! On vous apporte une cuvette en plastique Gilac, qui a dû un jour avoir une couleur mais qui, sans doute par mimétisme, a pris la couleur du bouillon dans lequel baignent les bestioles : brun sale. Au centre de la cuvette, un verre du même plastique contient une louche de limaçons baignant dans leur eau et une pique en bois. La cuvette n’est là que pour recevoir les coquilles vides après que l’on a délicatement extirpé l’animal de sa coquille. Le goût de sel, de fenouil, de poivre, de thym et de peau d’orange séchée se marie à la perfection à l’amertume de la bière. Celui qui a trouvé cet accord parfait mériterait que l’on donne son nom à la rue de la Glace.
    Les limaçons à l’aigue sau, c’est long à manger et ça donne aussi soif que les chips. On commande une autre bière, puis un autre limaçon…
    Parfois, il peut quand même arriver que quelqu’un fasse du grabuge. Ce type à la table d’à côté, par exemple, on sent qu’il va poser problème. Les bouteilles vides s’alignent devant lui jusqu’à former un rempart de verre brun derrière lequel il pique du nez. Le serveur, car il y a aussi un serveur, même âge, même taille et même tablier que les serveuses – peut-être un frère ? – vient encaisser. Ce qui n’est pas du tout du goût du client. Il finit par se lever en titubant, empoigne une bouteille par le col, la casse sur le bord de la table et avance sur le serveur. À notre table, quelqu’un sursaute, grimpe sur le banc et file vers la sortie en courant de table en table. Pendant ce temps, quelqu’un s’est interposé entre le serveur et le type ; lequel finit par se rassoir lourdement, terrassé par l’alcool.
    Un jour, on viendra là en se faisant à l’avance un plaisir de boire quelques bières en dégustant des limaçons. On trouvera porte close. La Brasserie de Lyon rouvrira ses portes quelques mois plus tard. Ce sera devenu un self aseptisé pour employés de bureau et vendeuses. Encore plus tard, des bobos fréquenteront les apéros musicaux !
    On ne trouve plus de limaçons à Marseille. Pour la bière brune, il faut aller dans des pubs…

    (à suivre)


    votre commentaire
  • Clichés marseillais #08 

    Menpenti - Luigi

    Le vieux Luigi de Menpenti. Ses yeux d’un bleu plus clair que ceux d’un husky qui aurait confondu le collyre avec l’eau de javel. Accoudé à la rambarde de sa fenêtre au-dessus du garage. Ou bien assis sous l’abribus. Quand quelqu’un s’assied à côté de lui pour attendre le 18, Luigi demande au nouvel arrivant s’il a son ticket. Avant de s’asseoir à côté de vous, il demande s’il faut payer. Luigi est un pince-sans-rire.

    Luigi est né en Sicile et puis un jour il est parti travailler et vivre dans le Nord, à Bologne. Émigré de l’intérieur. Dans le bâtiment. Quand il a pu s’acheter un appartement à Bologne, il s’est dit qu’il était temps de se marier. Il est retourné au village, en Sicile. Il y avait là une jeune femme qui employait quatre ou cinq jeunes filles dans un atelier de couture. Luigi se fit présenter par une vieille cousine puis il alla visiter les jeunes filles une par une. Il parlait avec chacune. Il y en avait une qui lui plaisait bien, alors il lui demanda si elle avait une maison au village. Mais la pauvre fille ne possédait rien du tout. Luigi se dit qu’elle n’était pas pour lui : elle risquait de lui prendre son appartement à Bologne. Finalement, il alla visiter la propriétaire de l’atelier, qui était elle aussi célibataire. Celle-là avait quelque bien, elle pouvait faire l’affaire. Luigi lui expliqua qu’il avait le projet d’ouvrir un magasin dans le village et il lui demanda si elle voudrait travailler avec lui. Mais les employées avec qui Luigi avait déjà parlé dirent à la propriétaire « Non, non, il ne veut pas ouvrir de magasin, il est là pour toi ! ». Au bout du compte, il alla voir la mère de la jeune femme pour lui demander la main de sa fille. La mère voulait bien, mais elle répondit à Luigi qu’il fallait demander à son frère, l’oncle de Bettina, puisque tel était le nom de la jeune femme. Le délicat de l’affaire, c’est que l’oncle appartenait à la Mafia. Il posa à Luigi toutes sortes de questions. Le père de Luigi était pasteur, alors l’oncle se dit que Luigi était un honnête homme (ce qui est quand même un comble quand on regarde bien les choses), un bon chrétien qui saurait se montrer fidèle à sa femme. L’oncle donna sa bénédiction.
    Luigi et Bettina se marièrent donc au village puis ils prirent leurs cliques et leurs claques, vendirent l’appartement de Bologne et s’en vinrent à Marseille. À cette époque, pour un bon professionnel du bâtiment, il y avait un avenir. Luigi travailla. On peut penser que ses yeux bleus lui assurèrent un certain nombre d’affaires chez les veuves inconsolables qui entretenaient les bastides familiales dans la vallée de l’Huveaune. Les jeunes mariés avaient élu domicile sur les hauteurs de La Valbarelle, entre ville et colline, vue sur l’Étoile, le Garlaban, la Sainte-Baume et, en se penchant sur la gauche, la rade de Marseille.
    Quand les enfants arrivèrent, l’endroit devint moins pratique. Le chemin pentu n’était facile ni à la montée ni à la descente. Les voici donc installés en bas, dans une cité proche des commerces et des écoles.
    Mais Luigi cherche autre chose, la cité ne lui convient pas. Les voici maintenant à Sainte-Anne, ça dure quelques années et puis c’est Menpenti. Fin des années 70, le quartier a perdu ses usines mais pas sa population italienne. Ils deviennent propriétaires de deux appartements au premier étage d’un trois-fenêtres marseillais. Un sur la rue, l’autre sur la cour. Les appartements sont dans un piètre état : ils y trouvent des cages à poules et des clapiers récemment désaffectés. Luigi met tout ça sur le trottoir, il casse les cloisons, refait les sols et aménage un grand appartement.
    Luigi prend sa retraite, il promène ses yeux bleus et sa belle chevelure de neige dans l’avenue de Toulon, regarde passer les bus et raconte sa vie à qui le lui demande. Un jour, l’un ou l’autre finira peut-être par en faire une histoire.

    (à suivre)


    votre commentaire
  • Clichés marseillais #07 

    Menpenti - La playlist de Marie

    Clichés marseillaisImpossible de penser à elle sans entendre l’infinie bouillie musicale qui baignait en permanence le salon de coiffure. Très probablement la même que celle qu’on aurait pu entendre si l’on avait pu se trouver au même instant dans tous les salons du quartier, voire tous ceux de Marseille. Des morceaux qui s’enchaînaient sans qu’on se rendît vraiment compte que l’un succédait à l’autre. De la musique interchangeable.
    J’étais entré pour la première fois dans ce salon car je venais d’emménager dans le quartier et qu’en longeant l’avenue j’avais remarqué la coiffeuse qui m’avait paru fort accorte. Cette première fois, je ne distinguai, dans le fil sonore infini, que le vieux tube de Cabrel, « Petite Marie ». Je ne suis pas causant chez le coiffeur mais cette fois-là, pour ne pas passer pour un ours dès la première visite, je fis une remarque sur la chanson, comme quoi c’était un de mes titres préférés. La coiffeuse m’apprit alors qu’elle se prénommait Marie. La conversation était lancée.
    Je revins souvent voir Marie, jusqu’à ce que nos rencontres prennent un autre tour, mais ce n’est pas le sujet, je vous renvoie à d’autres écrits. Durant toute cette période, nos conversations tournèrent souvent autour de la musique. Elle n’était pas fan de celle qui était diffusée dans son salon, mais sa clientèle ne supportait pas autre chose. Dans l’appartement qu’elle occupait au premier étage, où nous nous retrouvions après la fermeture, elle écoutait des choses beaucoup plus audibles. Nous passions des soirées canapé, bercés par les multiples concerts de Keith Jarrett, Köln bien sûr, mais aussi Bremen, Lausanne et Londres. Le rituel obligatoire des fins de soirée, alors que nous étions au lit depuis pas mal de temps, consistait à mettre en boucle Summertime par Janis Joplin qui avait l’immense mérite de faire fondre Marie entre mes bras.
    A force de plaisanter sur l’ambiance musicale de ses journées, nous en vînmes à échafauder un plan d’enfer pour bousculer les petites dames qui venaient faire la couleur. Nous avons passé je ne sais combien de soirées à composer des listes dans iTunes, mélangeant la soupe habituelle à quelques perles moins convenues, poussant le vice à insérer les publicités qui rendraient plus crédible la supercherie.
    Un jour, nous nous sentîmes prêts, disposant de plusieurs dizaines d’heures d’enregistrement, copiées sur un iPod. Marie brancha l’appareil sur la mini-chaîne du salon. Ce matin-là, nous guettions Madame Colombani qui, entre deux réflexions sur les instituteurs toujours en congé et les cheminots toujours en grève, laissait agir une bonne couche de teinture acajou sur ses rares cheveux. Je faisais mine d’attendre mon tour dans le fauteuil de skaï blanc quand a retenti le hurlement de Arthur Brown dans Fire : « I am the god of hell fire and I bring you… ». Le bond de la pauvre vieille déclencha chez Marie un tel fou-rire que nous dûmes nous éclipser au premier étage, prétextant une forte odeur de gaz. Nous roulions sur le lit en essayant d’étouffer les rires de l’autre, ce qui ne faisait qu’empirer les choses.
    Ce n’est que lorsque Arthur Brown eût cédé la place à Michael Jackson que nous réussîmes à nous calmer et à redescendre pour rassurer Madame Colombani.
    Depuis, l’eau a coulé dans l’Huveaune, le sirop sonore dans la chaîne de Marie et nos relations se sont éteintes. Mais aujourd’hui encore, quand le ciel est trop bas et trop gris dans ma tête, je n’hésite pas à me repasser Arthur Brown. « You gonna burn... burn... burn... burn... burn... burn… »
    Rémission garantie.

    (à suivre)


    votre commentaire
  • Clichés marseillais #06 

    Menpenti - Ceux qui viennent du large

    « Marseille appartient à qui vient du large »
    Blaise Cendrars

    Clichés marseillais- Pas trop court sur le dessus, Marie, qu’après on me voit le crâne et que j’y attrape des coups de soleil ! C’est que des cheveux, j’en ai eu, mais maintenant y en a plus guère… On peut pas être et avoir été, pas vrai ?
    - Sûrement, Madame Colombani.
    - Tè, vé, qui voilà : Madame Truqui. Et alors, vous gardez pas le petit, que c’est mercredi ?
    - Eh non, ils ont l’école aujourd’hui, ils rattrapent d’avance le vendredi parce qu’ils font le pont de l’Ascension.
    - Ah, ils font le pont, encore ? Les instituteurs, on dirait qu’ils travaillent dans les travaux publics, tellement ils en font, des ponts ! Et en plus ils sont de longue malades. Ceux-là, on voit qu’ils sont pas à leur compte… Quand j’avais le magasin, jamais j’ai été malade, moi. Et les vendeuses, pareil. Dès qu’il y en avait une qui manquait, c’était pas compliqué : Tu es malade, Nine ? Eh ben va te reposer au chômage ; ici c’est plus la peine que tu retournes. Ça leur a vite passé, la maladie ! J’ai pas raison Marie ?
    - Sûrement, Madame Colombani.
    - Bon, quand même, tu peux en couper un peu, hein ? Tu veux me faire revenir la semaine prochaine ou c’est tes ciseaux qui coupent plus ?
    - Je suis en train, Madame Colombani, je suis en train.
    - Tu es en train ? Alors tu as de la chance, parce que les trains, ils circulent plus beaucoup. Ceux-là, là, les cheminots, quand ils sont pas malades, ils sont en grève. Et entention, ils sont en grève mais ils sont payés ! Tè, pas fadas ! Comment tu veux que le pays y marche, comme ça ? Y faudrait un bon coup de balai, c’est sûr. Tu es pas d’accord, Marie ?
    - Oh moi, le balai, dans le salon, j’arrête pas…
    - C’est sûr, tu travailles, toi, c’est pas comme ces feignants qui traînent toute la journée. Tu les as vus, devant Le Balto ? Le chômage, il a bon dos, va ! Du travail, si on en veut, y en a. Moi j’ai toujours travaillé : déclarée, pas déclarée, c’est pas grave, l’important c’est de travailler. J’en connais, des patrons, ils trouvent plus degun qui veut travailler. Les gars, ils viennent pour l’embauche, la première chose qu’ils demandent c’est les horaires, la mutuelle, les RTT. Tu le crois, toi ?
    - Moi j’ai Yasmina, l’apprentie, elle est sérieuse.
    - Oui, mais Yasmina c’est pas pareil. Je te parle des autres, là, tu sais bien ! Bientôt les patrons ils vont tous mettre la clé sous la porte et ils partiront à l’étranger. Même à eux on vient les emboucaner ! Quand c’est pas les Impôts, c’est l’URSSAF et quand c’est pas l’URSSAF c’est l’Inspection du travail. Tu veux pas qu’ils en aient marre, eux aussi ? Qu’est-ce que vous en dites, vous, Madame Truqui ?
    - Moi ma fille elle travaille à l’URSSAF, à l’accueil. L’autre jour elle s’est fait taper dessus par un patron qui devait des sous et qui voulait pas payer. Elle a encore une brave bouffigue sur la figure, il faut la voir !
    - Non, mais je dis pas ça pour votre fille, peucheure. Faut car même avouer qu’y en qui exagèrent. Et à part ça, Madame Truqui, vous êtes allée au Royaume, faire les commissions ?
    - Eh oui, faut bien manger… Mais le cabas il est de moins en moins lourd.
    - Ah mais c’est l’euro, ça ! ils nous ont bien eus, encore, là ! Regardez la baguette, elle valait un franc, maintenant c’est un euro. Mais les salaires, ils ont pas suivi. Et allez, ni vu ni connu je t’embrouille ! Avec l’Europe, on se fait toujours avoir. Une fois c’est pour les Grecs, une fois pour les Portugais, une fois pour les Espagnols. Il paraît qu’ils font faillite… Et nous, qu’est-ce qu’on y est pourquoi ?
    - Après, ils disent que ce sera les Italiens…
    - Ah mais les Italiens, c’est pas pareil ! Moi j’ai la famille là-bas, tu peux y aller, c’est des travailleurs. Quand ils travaillent pas, c’est qu’ils peuvent pas faire autrement. Mais bon, ils arrivent toujours à se débrouiller. Tu vois ce que je veux dire... Par contre, les autres, je te remettrais tout ça à la mer, et ouste, au large, on rentre à la maison ! Parce que bientôt, Marie, si on laisse faire, tu me crois ou tu me crois pas, mais Marseille, elle appartient à celui qui vient du large !

    (à suivre)


    votre commentaire
  • Clichés marseillais #05 

    Menpenti - Mes mardis chez Marie

    Clichés marseillaisLe dernier mardi du mois, à neuf heures quinze, je vais voir Marie. Il y a encore peu, j’y allais le vendredi soir. Depuis que je ne travaille plus, je préfère le mardi matin. Elle est plus en forme, l’odeur de sa transpiration ne domine pas encore celle de l’eau de toilette dont elle use sans abus.
    Disant cela, je ne voudrais pas vous laisser croire que son odeur de transpiration m’indispose. Non, ce n’est pas cela. J’aime au contraire cette odeur, mais je l’aime lorsque j’en suis la cause. J’aime trouver Marie fraîche et la quitter toute moite de notre rencontre.
    Ceci dit, je reviens au mardi matin en question, où je porte une attention particulière à mon aspect et à ma tenue. Je ne néglige ni le brossage de dents, ni le rasage, la douche, le déodorant et la lotion après rasage. Je sais que Marie n’est pas indifférente à ces petites attentions qui sont déjà des présents que lui destine. Tout est dans le détail. À 9h05 précises, je sors de chez moi. Chaque pas va maintenant augmenter la tension en moi – il ne faudrait d’ailleurs pas qu’en prenant à droite je me rende chez ma généraliste qui n’en croirait pas son tensiomètre et aurait tôt fait de me garder en observation, mais ce n’est pas le sujet, le sujet c’est Marie et donc – tension qui monte comme celle de la corde s’apprêtant à décocher sa flèche et à 9h15 pile je suis au bout de l’avenue et je sonne chez Marie.

    *

    Nos rendez-vous ne laissent que peu de place à l’improvisation et c’est pour moi ce qui en fait le charme. Nous avons tous deux passé l’âge de la gêne et des hésitations, même si Marie est bien plus jeune que moi, comme il se doit.
    À peine suis-je arrivé qu’elle se saisit de mes vêtements et les suspend sur des cintres dans sa penderie. Nous nous installons ensuite, toujours dans la même position, et elle fait couler l’eau qu’elle sait régler selon mon goût. Pour les préliminaires, sa position est intangible : derrière moi, de façon que je ne puisse me repaître de sa contemplation, cela sera pour plus tard. Elle fait ruisseler l’eau sur moi, avant de poser ses doigts légers mais fermes sur mon corps et de les faire longuement aller et venir. Je demeure immobile, c’est la convention qui régit nos échanges. Elle reste à l’initiative tout du long, de bout en bout. Quand elle estime que cela a assez duré – ce n’est jamais moi qui peut décider du terme – nous changeons de lieu et de position, sans toutefois que je puisse à aucun moment donné me trouver à la manœuvre. Elle se fait alors tourbillon, effleurements, attouchements, pressions et je peux l’admirer flamboyante, répétée dans les grands miroirs qui entourent l’endroit. Je m’envole enfin vers des rêves dont elle n’imagine pas la première image.
    Je ne vous livrerai pas la suite de ces rencontres car je ne voudrais pas abuser de votre tolérance.
    Disons simplement que la conclusion est toujours la même : On leur met un peu de laque, ou on les laisse naturels ? Naturels, Marie, naturels.

    (à suivre)


    votre commentaire
  • Clichés marseillais #04 

    Menpenti - La vieille dame

    Clichés marseillaisAu hasard des rues, on peut rencontrer la vieille dame. On pense « la vieille dame » parce qu’elle ressemble à celle de Babar. Charmante petite vieille dame à la belle chevelure grise, elle semble fragile comme un oiseau. On la croise à la supérette, que les anciens continuent d’appeler Le Royaume vu qu’avant c’était Le Royaume de la Chantilly, célèbre pour ses chouquettes et… sa chantilly. Les samedis et les dimanches, ils font toujours les chouquettes et la chantilly, mais pour le reste c’est du standard. Donc on peut croiser la vieille dame faisant les commissions : quelques articles à chaque fois, une demi-plaquette de beurre, deux tranches de jambon, un paquet de café. C’est moins lourd et ça permet de revenir plus souvent, de voir du monde.
    Un jour, après l’avoir croisée à la supérette, on la croise devant la pharmacie ou chez Mehdi, le marchand de légumes, bien plus bas dans l’avenue. On est un peu surpris qu’elle ait fait le trajet aussi vite. D’autant qu’en remontant on la retrouve chez Jean-Marc, le marchand de journaux. Diable de vieille dame !
    Ça peut durer des semaines, voire des mois. À chaque fois, on se dit que ce petit bout de femme est décidément partout.
    Puis un jour on comprend : il n’y a pas une vieille dame, mais deux. Deux sœurs jumelles toutes pareilles, même œil vif, même masse de cheveux mi-longs, mêmes vêtements. Impossible de les distinguer. Voilà pourquoi elles semblaient être partout : elles y étaient ! On a envie de les aborder, de leur dire combien on les trouve belles, qu’on aimerait les photographier, mais on n’ose pas et elles passent leur chemin. De dos, elles sont toujours identiques.
    Le quartier, lui, s’est dédoublé : anciens trois fenêtres marseillais d’un côté, résidences blanches de l’autre. L’accent n’est pas le même, les votes non plus. À cinq cents mètres, on a construit une patinoire, on y prévoit un cinéma multiplexe de quatorze salles, un centre commercial. Le quartier devient plus lisse et plus froid.

    (à suivre)


    votre commentaire
  • Clichés marseillais #03 

    Menpenti - Le Bar des Miroirs, fin

    Le Bar des Miroirs, ce n’est pas le genre qui se hausse du col. Il fait l’extrémité d’un pâté de maisons tellement pointu que le local n’a que trois murs. Il faut se glisser entre le comptoir et la vitrine pour accéder au tabouret coincé dans la pointe. De là, on prend tout le bar en enfilade. À droite, Jeannette déambule devant un choix limité de bouteilles plus ou moins défraîchies. Les pastis n’ont pas le temps de vieillir, mais l’étiquette du Fernet-Branca n’a plus de couleur et personne ne se souvient du dernier client qui en a bu, sans doute à la suite d’un pari stupide.
    Après le bar, la chambre froide en bois, style glacière. Jeannette vient y puiser les cannettes de bière, l’eau pour le pastis et les rares sirops. Il y a beau temps que la tireuse à bière du comptoir n’est plus en fonction. Panne ? Manque de demande ? On ne sait pas et du coup on a le choix entre la Kro en bouteille ou le verre rempli à la bouteille d’un litre de Valstar. Et comme l’eau fraîche était dispensée par la tireuse, il faut maintenant remplir des carafes et les mettre au frais.
    Sur le petit côté s’ouvre une porte minuscule donnant sur une cuisine. Même Jeannette, déjà pas bien grande, doit courber la tête pour ne pas cogner. C’est là qu’elle prépare son repas. Le reste de la salle est occupé par quatre tables.
    Et puis il y a les miroirs qui ont donné leur nom au bar. Encore spectaculaires malgré les ébréchures et les écaillures. On dirait qu’on a voulu construire un modèle réduit des grands bars qui jalonnaient la Canebière d’avant-guerre.
    Mais Menpenti n’est pas la Canebière. Ici, avant-guerre, c’était un quartier d’usines. Même qu’à la Libération certaines avaient été réquisitionnées par les ouvriers et les syndicats pour remplacer les patrons un peu trop compromis avec l’occupant. Le Bar des Miroirs accueillait les travailleurs pour le café du matin, l’apéro du midi, la bière du soir.

    Les usines ont disparu, remplacées par des bâtiments d’habitation. L’autoroute a coupé le quartier en deux. De ce côté, on trouve autour du Bar des Miroirs les bureaux de la Mutuelle des travailleurs et les petits commerces habituels. La droguiste, perdue au fond de son bric-à-brac, vend toujours savon de Marseille en gros blocs, garde-manger, débouche-évier, clous au kilo et tamis pour la soupe de poisson. Le poissonnier résiste aux grandes surfaces en alimentant quelques restaurateurs bien avisés. On y échange les recettes : « Le poisson, toujours le mettre à four froid, et on le laisse vingt minutes en chauffant jusqu’à 220°. Alors, qu’est-ce qu’on lui fait ? Ecaillé vidé ? Vous le prenez en revenant des légumes ? D’accord, à tout à l’heure. » Le Foyer du Peuple arbore les affiches pour le SMIC à 1 700 euros et la défense des centres de santé mutualistes. Y a-t-il encore un autre bar à Marseille où l’on trouve L’Humanité sur le comptoir, le mot Foyer écrit au stylo en capitales sur la première page ? On y tient quelques réunions avec des militants ayant connu la guerre, les jeunes retraités y font figure de jeunes tout court.

    (à suivre)


    votre commentaire
  • Clichés marseillais #02 

    Menpenti - Le Bar des Miroirs, suite

    Clichés marseillaisAujourd’hui, ils sont là tous les deux. Jeannette derrière moi, Công assis à sa table, dans le coin, étudiant les pronostics hippiques de La Provence. Samedi, onze heures, on pourrait s’attendre à voir la foule des habitués de l’apéro. Mais non, pas ici. Des habitués, il n’y en a plus guère. Le grand Lolo est là, mais il ne boit plus. Seulement le café, et un verre d’eau de temps en temps. Pourtant, il en a éclusé, des mètres et des mètres de môminettes ! Et c’est pas lui qui va mettre l’animation : un mot au quart d’heure, jamais plus. Il trimballe son mètre quatre-vingt-dix et ses 130 kilos de la barre à la porte, regarde la rue et revient. De longue. Il n’attend rien ni personne ; juste, il regarde. De toute façon, pas besoin de parler : Françoise s’en charge. À la table près de l’entrée, elle n’arrête pas. C’est Radio Menpenti ! Jamais contente, toujours à se plaindre et à critiquer : les chômeurs, les fonctionnaires, les Arabes, les jeunes, les grévistes, les voisins, tout le monde en prend pour son grade. Personne ne répond, mais elle s’en fiche, elle n’est pas là pour discuter : elle est là pour parler. Chez elle, toute seule, elle doit parler aux murs…

    Ce matin, il y a aussi le type en noir. C’est Công qui l’a surnommé comme ça parce qu’il est toujours habillé de noir, que personne ne connaît son nom, qu’on ne sait ni ce qu’il fait ni où il habite. C’est « l’habitué occasionnel ». Il passe de temps en temps, s’assied à une table ou sur un tabouret, il n’est pas bien fixé. Si Công lui propose le journal, il y jette un coup d’œil rapide. Selon l’heure, le jour ou la météo, il commande un café, une bière ou un pastis. Le genre avec lequel on ne sait jamais sur quel pied danser. On ne peut pas le traiter en étranger parce qu’il a l’air de connaître les gens du quartier. Quand Mario, le pizzaiolo, ou Gé, le poissonnier, passent au bar, ils viennent le saluer. On leur a bien demandé qui c’était, mais personne n’en sait plus que nous. Si ce n’est qu’il mange des pizzas et du poisson. Moi je dirais plutôt qu’il est là pour faire passer l’heure, pour écouter et regarder en vidant lentement sa tasse ou son verre. Maintenant, il s’en va, onze heures et demie pile, comme chaque fois. On va encore se demander « D’où y sort çui-là ? » Et puis on retournera à la routine : un aller-retour pour Lolo, une vacherie pour Françoise, un coup d’éponge pour Jeannette.

     (à suivre)


    1 commentaire
  • Clichés marseillais #01

    Menpenti - Le Bar des Miroirs

    Clichés marseillais #01 - Menpenti - Le Bar des MiroirsCe soir, Jeannette a pris soin de moi. Elle m’a bien astiqué. De bas en haut, de haut en bas, sa main allait et venait pour me faire reluire. J’ai d’autant plus apprécié que l’occasion ne se présente plus tous les jours. Surtout depuis qu’elle s’est fait arracher le collier et qu’elle est obligée de porter une minerve. Elle a pris un sérieux coup de vieux. Faut dire qu’on se fait pas jeunes tous les deux. Bientôt cinquante ans de vie commune. Cinquante ans que je la supporte. Cinquante ans qu’elle passe ses journées derrière moi.
    Elle ne se rend pas bien compte, mais face aux clients, c’est quand même moi qui suis en première ligne. Si certains gardent leurs distances, il y en a qui ne se gênent pas pour venir se frotter, pour coller leur ventre contre le mien, laissant traîner leur mains poisseuses sans même y penser, tout en entretenant avec Jeannette une conversation vide, sans intérêt, éternellement rabâchée.

    Certains font un peu plus attention à moi. Des nouveaux, surtout, qui dès le seuil me jettent un regard étonné, curieux, puis admiratif. Mais ceux-là, je les crains encore plus que les autres. Il y en a qui ont carrément voulu m’acheter : « Madame, vous ne le vendriez pas votre comptoir ? » Jeannette les a vite rembarrés, mais à force de propositions, qui sait si elle ne finira pas par craquer ? Surtout dans son état : elle va finir par la prendre, sa retraite.
    C’est vrai que des comme moi, on n’en voit plus guère. Un des derniers de Marseille, il parait. Un corps en chêne blond patiné, le dessus tout en zinc avec le bord qui remonte légèrement pour ne pas laisser tomber les gouttes, la barre en bas pour poser un pied négligent, la barre en haut pour le coude, l’arrondi d’un côté pour fermer l’espace réservé à Jeannette. J’ai même entendu dire que j’étais en photo dans un livre.
    Mais moi, je ne veux pas partir. Quitter le Bar des Miroirs, Jeannette et Menpenti ? J’en mourrais ! C’est qu’ici, je connais tout le monde, et les histoires de tout le monde. Même sur Jeanette, je connais des choses dont elle ne se doute même pas. Par exemple, quand elle a été fatiguée après l’histoire du collier, c’est son mari, Công, qui a tenu le bar. Et autant il peut être discret avec les clients, autant il parle quand il est seul avec moi. J’en ai appris de bonnes ! Quand Jeannette est revenue, je l’ai regardée d’un autre œil… Mais ne comptez pas sur moi pour répéter ce que je sais. Ça reste entre Công et moi.

    (à suivre)


    1 commentaire