• Clichés marseillais #22

    Manif interdite, suite

    Clichés marseillais #22Gigi et Roger reprennent leur souffle en buvant le thé brûlant à petites gorgées.
    – Ça se passe souvent comme ça ? demande Gigi.
    – Non, c’est la première fois que je vois ça ! Même en 68 c’était calme à Marseille. Là, ils sont chauds bouillants, les flics !
    – Et tu crois qu’on va recommencer, tout à l’heure ?
    – J’en sais rien, je suis pas dans le secret des dieux !
    – Pourtant, tu es au syndicat, non ? Je t’ai vu le matin distribuer des tracts à l’entrée.
    – C’est vrai, mais tu sais, au syndicat, je suis pas très bien vu des grands chefs, se marre Roger.
    Et devant la mine étonnée de Gigi, il explique.
    – En fait, on n’est pas toujours d’accord. On s’est bien engueulé en 68, quand des étudiants sont venus à l’usine pour nous soutenir. Les délégués de la CGT ne voulaient pas en entendre parler, ils les traitaient d’aventuristes, de fils de bourgeois, de fascistes ! Moi, je trouvais que c’était vraiment con de refuser le soutien de ces jeunes. Du coup, le gros – tu vois lequel – m’avait forcé à rentrer dans l’usine et il avait fait cadenasser les grilles pour que les « zéléments zestéreiurs », comme il disait, ne puissent pas pénétrer.
    – Ils avaient peut-être peur que les étudiants viennent casser les machines ? Que ce soient des saboteurs ?
    – Tu parles, ils avaient pas trop le style de saboteurs. Je crois surtout qu’ils ne voulaient pas qu’on parle avec eux, des fois qu’ils nous auraient mis des mauvaises idées dans la tête. En plus, dans le groupe, y avait une petite brune super mignonne, j’aurais bien aimé discuter avec elle !
    Mais devant les yeux étonnés de Gigi, il ajoute :
    – Non, je blague !
    – Mais pourquoi ils faisaient ça ?
    – Bof ! Ils ont fait ça partout, c’étaient les consignes du parti !
    – Du parti communiste ?
    – Bien sûr ! Presque tous les délégués CGT étaient au parti et au début, en 68, ils étaient contre la grève. Ils ne comprenaient rien à ce qui se passait. Surtout chez les jeunes et les étudiants. Et ils ne maîtrisaient rien du tout. Leur truc, c’était les élections, tranquilles ! Et ils savaient que parmi les « zétudiants », il y avait pas mal de gauchistes, comme ils disaient. Du coup, ils leur ont fait la totale : traîtres à la classe ouvrière, hitléro-trotskystes. Le gros est même allé jusqu’à dire à la petite brune qu’elle était du côté de Horthy, le fasciste hongrois ! C’était du grand n’importe quoi !
    – Ok, j’ai compris. On m’avait déjà expliqué des trucs comme ça, un ami, ben tiens, juste à côté, à la CNT ?
    – Les anars ?
    – Oui, mais les anars espagnols ; les anarco-syndicalistes, ils disent ! Y avait un vieux, à la menuiserie où je travaillais avant, Miguel, il avait fui l’Espagne à la fin de la guerre civile, en 1939, parce que les franquistes voulaient sa peau. Il m’a présenté à ses copains de la CNT et voilà pourquoi…
    – Faudra qu’on en reparle. Mais en attendant, on va se bouger le cul parce que c’est l’heure.
    Roger se lève, laisse quelques pièces sur le comptoir et les deux collègues se dirigent vers le Cinéac pour le nouveau rendez-vous.

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  • Clichés marseillais #21

    Manif interdite, suite

    Clichés marseillais #21Un barrage bleu nuit, des boucliers brillants desquels dépassent des casques, des lunettes, des matraques. Barrage en travers de la Canebière, barrage contre la colère encore pacifique. La manifestation a stoppé, les rangs de derrière tournent l’angle de la rue Paradis, continuent à avancer, bruyants, ignorants encore du barrage bleu. Les rangs se resserrent, aussi parce qu’on se rapproche, il y a des mots pour ça, on serre les rangs. On regarde autour de soi, on cherche dans la foule les visages connus. Il y a beaucoup d’ouvriers de l’usine mais il y a aussi des plus jeunes, des cheveux plus longs, des tenues moins convenues que les vestes de travail. On se rapproche de ceux du groupe, ce soir c’est notre famille, il faut qu’on reste ensemble, on se frôle, on se prend les coudes, on fait bloc. Gigi se soulève sur la pointe des pieds, il voudrait savoir ce qui se passe, il n’aime pas attendre sans savoir. Le collègue d’à côté a croisé les doigts et lui propose ses deux mains Vas-y, grimpe ! Gigi pose un pied, se hausse, il a quand même le temps de penser que la chaussure de sécurité sur la paume des mains, ça doit pas être très agréable mais ça y est, il s’est dressé, il dépasse toutes les têtes, ça ferait une bonne photo, Gigi, les yeux bleus, cheveux noirs, scrutant bers l’avant de la manifestation, tout le monde est arrêté, la première ligne est nez à nez avec les bleus qui se sont alignés en travers de la rue. De nouveaux camions arrivent et déversent de nouveaux uniformes. Et puis d’un coup les boucliers avancent. À nouveau, un long coup de sifflet, le même que tout à l’heure, mais cette fois il ordonne la dispersion, on le sait, c’est convenu comme ça. Les boucliers poussent la première ligne qui recule lentement pour laisser le temps aux autres de partir. Gigi a sauté à terre, le type qui l’aidait à regarder le prend par le bras et lui dit Suis-moi. Ils courent vers l’arrière, rue Vacon, rue d’Aubagne. Gigi suit toujours. Il sait qui est le gars : Roger, il travaille à l’atelier Electricité, les gars du syndicat le traitent de gaucho, trotsko, Gigi n’a jamais vraiment osé lui parler. Ça lui revient comme ça, pendant qu’il court derrière lui. Il sait où il est, rue de l’Académie, rue du Musée, des coins près de la vieille Bourse où il est venu avec Ber. Roger s’arrête, mains aux genoux, ils ne sont plus que tous les deux, autour des Arabes passent sans les regarder. Roger fait signe à Gigi et entre dans un minuscule café, tout en longueur. Ils marchent jusqu’au fond, passent le long des tables où des clients jouent aux dominos en buvant du thé. Ça sent la menthe, le tabac froid. Roger fait un signe vers l’homme qui se tient derrière le comptoir et s’assoit à la dernière table, un nouveau signe, cette fois pour Gigi. Il est muet, ce Roger ? Bizarre pour un trotskyste ! Non, il articule un Ouf ! J’en peux plus ! et Gigi se sent rassuré. Il n’en mène pas large. Dans quoi s’est-il fourré ? Ils reprennent leur respiration et se mettent à rire de se voir tous les deux à bout de souffle. Deux verres de thé à la menthe sont arrivés sur la table en formica. C’est chaud et ça rafraîchit en même temps. Gigi sent la sueur couler dans son dos. Putain, les enculés ! Tu l’as dit ! Ils rient encore. Attends, c’est pas tout ça, il est quelle heure ? Six heures vingt-cinq, on a rendez-vous à sept heures moins dix au Cinéac. C’est tout près, on y est en trois minutes, on va dire cinq pour être peinards, on a vingt minutes devant nous, les flics viendront pas nous chercher ici !

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  • Clichés marseillais #20

    Manif interdite

    Clichés marseillais #20Gigi marche dans ces rues du centre-ville qu’il commence à mieux connaître. Longtemps, le seul itinéraire qu’il pratiquait, c’était celui qu’il prenait pour se rendre à la vieille Bourse du travail. Depuis qu’il a quitté la menuiserie pour entrer chez Coder, il a rencontré d’autres camarades et il ne fréquente plus le local de la CNT. Il ne voit plus que Ber. Avec lui, il a découvert la photo et la politique. Il s’est acheté un appareil, un Nikkormat. Il a réussi à négocier dans ce magasin de la rue Paradis : 1 370 francs, il n’avait pas un centime de plus en ayant vidé son livret de caisse d’épargne. Avec Ber, ils se retrouvent le samedi après-midi et photographient la ville et surtout les gens. Et puis ils vont boire des bières brunes et manger des limaçons à la Brasserie de Lyon en discutant de la Révolution russe, la Guerre d’Espagne, Cuba ou le Vietnam. Gigi découvre la plus-value, le taux de profit, l’exploitation et du coup il comprend mieux ce qui se passe à l’usine.

    Pendant qu’on parle de tout ça, Gigi marche, il suit les camarades qui suivent le chef de groupe qui lui-même suit les consignes qu’un responsable lui a données avant de quitter l’usine. Les plus jeunes, qui descendent le samedi par le 40 pour aller au cinéma, connaissent tous les coins de la ville. Gigi en est encore à la découvrir en compagnie de Ber. Et quand il n’est pas avec Ber, il reste à Saint-Marcel pour aider son père au jardin.
    Ici, pas de jardins. Des immeubles, des rues sombres, des voitures, une foule de passants. Depuis que les licenciements ont été annoncés, il est venu plusieurs fois en ville, pour les manifestations, les affichages, les distributions de tracts. Tous les ouvriers se bougent, mais les patrons ne veulent rien savoir, le Préfet refuse même d’organiser la médiation demandée par les syndicats.

    Ce soir, ils ont décidé d’aller devant la Préfecture pour crier une nouvelle fois leur colère. La manifestation a été interdite mais la colère est trop grande. Ils y vont quand même. Des petits groupes ont été formés, ils marchent dans le centre-ville, dispersés, attendant de se rassembler à l’heure précise et à l’endroit précis que seuls les responsables des groupes connaissent.
    Ça ne plaît pas beaucoup à Gigi, de suivre les autres sans savoir où il va ni ce qui va se passer exactement. Sur le cours Lieutaud, ils longent des fourgons gris remplis de CRS prêts à intervenir. La police se doute bien que les ouvriers n’ont pas renoncé. Il y a aussi de longs cars bleu nuit dans lesquels les gardes mobiles patientent. Ceux-là sont les pires. Certains sont descendus des cars, tout harnachés, casque à visière sur la tête, longue matraque noire pendant au côté. Gigi sent contre sa cuisse le manche en bois du drapeau qu’il a caché là et qu’il tient par une lanière à travers le fond décousu de la poche de son pantalon. Chacun a reçu son drapeau en partant de l’usine. Il a trouvé que le manche était bien gros pour le peu de tissu rouge cloué dessus mais il n’a rien osé dire. En passant devant les uniformes sombres, il essaie de regarder ailleurs, comme s’il faisait du lèche-vitrines. Il laisse quelques mètres entre les camarades et lui. Le groupe prend maintenant à droite, rue de Village, à gauche, Marengo, Gigi ne reconnaît plus rien mais il suit, rue d’Aubagne et un dédale de petites rues qui descendent vers le pot. Il a l’impression que tout en lui crie Je ne suis pas à ma place, ce n’est pas mon quartier, je ne porte pas les vêtements qu’il faut, regardez mes chaussures de sécurité, pourquoi je n’ai pas pensé à mettre autre chose ? Vous ne voyez que moi, mon pantalon de grosse toile, mes grosses mains bleuies par la limaille de fer. Gigi baisse les yeux, il a très envie de pisser mais il n’est pas question de s’arrêter et de perdre les copains. Il n’ose pas demander au chef de groupe de le laisser entrer dans un bar pour aller se soulager. D’ailleurs, le rassemblement peut se former d’un instant à l’autre. Il ne sait rien. On l’a pourtant prévenu, il faut pisser avant les manifs, t’auras pas le temps après et si tu prends un coup dans les couilles ça te fera encore plus mal ! Depuis quelques minutes, leur groupe en croise d’autres. On reconnaît des gars de l’usine, des copains d’atelier, qui font mine de se promener le nez au vent ; certains discutent entre eux, ça fait plus naturel se dit Gigi. Si Ber était là, j’aurais plus confiance, on pourrait parler, on aurait eu l’air de collègues allant boire l’apéro après le boulot.
    D’autres groupes passent, le moment doit approcher. Ils sont tout près de la Place de la Bourse. Et soudain, un long coup de sifflet, le chef de groupe crie On y va ! et descend sur la chaussée. Des images arrivent dans la tête de Gigi comme un flash : la sortie des tranchées dans les films sur la guerre de 14, un gradé qui monte à l’échelle, se dresse, siffle et une marée de soldats pouilleux qui suit pour aller au casse-pipe ! Il ne s’éternise pas sur les images, il suit, comme tous, en sortant le drapeau de sous son pantalon. Il se retrouve entouré de centaines de gars, ils occupent toute la portion de la rue Paradis le long de la place de la Bourse et commencent à avancer vers la Canebière en criant. Sur les trottoirs, les passants se sont arrêtés et regardent la scène, l’air de se demander d’où cette foule a bien pu sortir. Gigi essaie de rester au contact des collègues, comme on leur a expliqué avant de venir. Il sait qu’en cas de problème, un deuxième rendez-vous est fixé à 18h50 devant le Cinéac pour reformer le groupe. Au moment où ils débouchent sur la Canebière, les cars de flics arrivent du haut, freinent en catastrophe pour laisser descendre leur cargaison d’uniformes. Gigi serre la main sur le manche du drapeau. Ce soir, ils vont payer !

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  • Clichés marseillais #19

    Noailles - Bernard rencontre Gigi

    Clichés marseillais #19Bernard a ouvert le carton à dessins, il en a sorti des photos, agrandissements couleurs 30 x 40 qu’il étale sur la table.
    Ce soir il tient la permanence au local de la CNT, mais il doit travailler sur ces photos qu’il va exposer dans deux jours sur les murs du hall du Port autonome, à La Joliette. Il aura juste assez de la journée de demain pour refaire les tirages qui ne le satisfont pas encore complètement. Il a passé des mois sur les quais à relever les graffiti, les peintures, les tags que laissent des marins à l’escale sur les quais.
    L’œil rivé au compte-fils posé sur une image, il n’a pas vu entrer le jeune homme qui se tient devant lui. C’est quand l’autre le salue qu’il relève la tête. Le garçon n’a pas l’air bien vieux, mais il n’a pas le style de ceux qui fréquentent les lieux : veste de travail, chaussures de sécurité. Bernard se dit que la sacoche de vieux cuir à l’épaule de ce gars ne doit pas contenir des livres et des cahiers. Du temps des présentations, Bernard poursuit son examen. Une masse de cheveux noirs, la peau mate sur laquelle se détachent des yeux d’un bleu très clair qui semblent vouloir attraper le monde. Sans savoir pourquoi, Bernard se dit que celui-là a sûrement oublié d’être bête. Miguel lui a parlé d’un jeune de la menuiserie et tout le bien qu’il en a dit ne semble pas exagéré. Et pour que Miguel se laisse aller à un compliment... Bernard suit le regard du garçon, fixé sur les photos avec l’air de n’y rien comprendre. Il apprécie ce regard, cette attention, il sent des fourmillements sur son cuir chevelu. Il se dit que cette rencontre sera importante pour lui.
    – Tu dois être Gigi, le copain de Miguel ?
    – C’est ça.
    – Ça t’intéresse ? demande Bernard en montrant les photos.
    – Qu’est-ce que c’est ?
    – Des photos que j’ai faites. Tu as un moment, tu veux t’assoir ?
    Bernard dégage une chaise de la pile de dossiers qui s’y entasse, fait signe.
    En s’asseyant, Gigi n’imagine pas que cette rencontre va changer sa vie.

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  • Clichés marseillais #18

    Noailles - Gigi rencontre Bernard

    Clichés marseillais #18En sortant de la menuiserie, Gigi remonte la sangle de la sacoche de gros cuir qui commençait à glisser de son épaule. Il transporte en permanence avec lui les outils du grand-père Luigi, il les préfère à ceux de l’atelier. Dans chaque éraflure de leurs manches il sent la main qui a travaillé un demi-siècle plus tôt. Celui-là, il avait quitté son village sicilien pour aller travailler comme menuisier à Milan avec un oncle, puis dans le bâtiment. Beaucoup de travail, un peu d’économies, suffisamment pour revenir un beau jour au village chercher une fille à marier. Une voisine de ses parents lui présente les dix ouvrières d’un atelier de couture. Il les rencontre une par une et pour finir il séduit la propriétaire de l’atelier et l’épouse. Et comme Mussolini n’est pas leur copain, ils s’en vont à Marseille.
    Ce soir, Gigi sort de l’atelier, il prend le bus sur l’avenue de la Capelette pour descendre en ville. Au terminus de la Préfecture, il continue à pied par la rue de Rome et Noailles. Au travail, il s’est lié avec Miguel, un vieil ouvrier anarchiste espagnol qui s’est mis en tête de faire son éducation politique. Il lui a présenté ses amis et Gigi passe régulièrement au local de la CNT, au-dessus de la Gare de l’Est. La CNT espagnole, hein, lui a dit Miguel, faut pas confondre avec les rigolos d’ici ! Gigi se passionne pour les discussions sans fin sur la Guerre d’Espagne, la Révolution russe, il découvre Bakounine, Durutti et des idées qui n’ont jamais franchi le seuil de la maison familiale où l’on admire plutôt Staline, Maurice Thorez et Jacques Duclos. Alors évidemment, ça a pété avec le père. On est en 1966, on rigole pas avec le Parti ! Gigi a fini par quitter la maison pour aller habiter chez sa sœur à Menpenti.

    Au local de la vieille Bourse du travail, il est accueilli par un homme qu’il ne connaît pas encore. Les présentations sont vite faites : Salut ! Salut, je suis Bernard. Moi c’est Jean-Jacques mais on me dit Gigi. Ah, c’est toi le fameux Gigi, Miguel m’a parlé de toi ! Devant Bernard, la table est couverte de photos grand format. Gigi voit des formes mais ne comprend pas de quoi il s’agit. Bernard a saisi son regard et perçu son incompréhension. Il lui explique qu’il est photographe au Port de Marseille. Les agrandissements qu’il est en train d’examiner représentent les graffitis peints par les ouvriers des chantiers sur les murs des bassins de carénage. Il y a aussi des marques laissées par les marins de tous les pays du monde qui s’ennuient à Marseille pendant les travaux. Gigi voit ça comme des peintures abstraites.


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  • Clichés marseillais #17

    Menpenti - Le miroir


    En rentrant chez moi, j’ai vu un miroir dans un container à ordures – vous savez, ce genre de miroir encadré de bois qu’on trouve le plus souvent dans les salles de bain. Un miroir tout simple, bon marché. Sur le miroir, tracée en grosses lettres roses, une inscription : Théo on est au McDo. Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? À qui s’adressait ce message ? Qui l’avait écrit ? Et de quand datait-il ?
    Il faut vous dire que cela se passait avant le Grand confinement, à une époque où les téléphones portables étaient  encore très largement utilisés. Pourquoi quelqu’un aurait-il pris la peine d’écrire sur un miroir Théo on est au McDo, alors qu’il lui aurait suffi d’appeler Théo, de lui demander Théo, t’es où ? et de lui dire tout simplement, Théo, on va au McDo, retrouve nous là-bas. Au cas où Théo n’aurait pas répondu, on pouvait lui laisser un message, ou lui envoyer un texto. Avec la possibilité d’ajouter de quel McDo il s’agissait, qui serait au McDo, et à quelle heure ils s’y trouveraient. Mais non, on avait préféré écrire sur un miroir Théo, on est au McDo. En écartant les hypothèses extravagantes comme : Théo n’a pas de portable, ou n’a pas le téléphone, tous les réseaux téléphoniques sont en panne, il ne reste plus qu’une chose à envisager : ce message avait été écrit voici bien des années, à l’époque précédant la généralisation des téléphones portables. D’ailleurs, qui aurait pris le risque de laisser un message sur un miroir en bon état apparent dans un container à ordures, sachant que le premier quidam passant par là pouvait se dire Tiens, il est pas mal, ce miroir, je vais le ramener à la maison, je verrai s’il peut servir à quelque chose. Auquel cas le message aurait été perdu et Théo n’aurait jamais su qu’on l’attendait au McDo. Car on voit mal comment le quidam aurait pu emporter le miroir et laisser le message. Il convient également d’écarter l’idée selon laquelle on aurait laissé le message tout en se disant qu’un quidam risquait d’emporter le miroir et le message, que Théo ne pourrait donc pas voir le message, qu’il ne pourrait pas savoir qu’on l’attendait au McDo, et qu’on pourrait ainsi passer une soirée tranquille sans ce raseur de Théo, tout en lui expliquant le lendemain que si, bien sûr, on l’avait invité, même qu’on lui avait laissé un message en bas de chez lui, sur un miroir. Oui, écartons cette idée qui nous emmènerait sur des chemins trop tortueux. Non, l’hypothèse la plus vraisemblable est bien que ce message avait été écrit avant l’époque du téléphone portable – ce qui ne nous rajeunit pas.
    Mais alors pourquoi, des années plus tard, ce message se trouvait-il encore sur un miroir jeté sans pitié dans un container à ordures ? Pourquoi n’avait-il pas été effacé ? On avait pu se regarder, se coiffer, se raser, se maquiller, se tirer les vers du nez, se chercher des petits morceaux d’aliments entre les dents en se contemplant dans un miroir surchargé du message Théo, on est au McDo en grosses lettres roses ? Était-ce la dernière fois qu’on s’était adressé à Théo, qui ce soir-là, en se dirigeant vers le McDo, avait été renversé par un Range Rover engagé dans le rallye Notre-Dame-du-Mont – La Plaine – Cours Julien puis traîné sur une vingtaine de mètres avant que le véhicule ne s’immobilisât et ne laissât découvrir sa victime défigurée, décervelée et, en un mot, dévitalisée ? Le message sur le miroir serait alors devenu une sorte d’icône devant laquelle on se serait complu à se lamenter et à s’auto-flageller en se disant que Théo serait toujours là si on ne lui avait pas laissé ce stupide message l’enjoignant de se rendre au McDo.
    Cela me parut si étrange que je détournai le regard et passai mon chemin sans plus m’en soucier. Je rentrai chez moi, non sans aller d'abord boire une Pietra au bar voisin pour rafraîchir mes neurones que l’intense réflexion à laquelle je venais de me livrer avait mis en ébullition.


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  • Clichés marseillais #16

    Chez l'homme en noir

    Clichés marseillais #16Je fis coulisser la porte vitrée qui n’était pas fermée à clé. Une odeur de fumée, de suie, de bois me prit le nez. Une cheminée mal entretenue encombrait un côté de la pièce. Si ce n’était l’odeur, j’aurais d’abord remarqué les étagères bourrées de livres qui occupaient la longueur face à l’entrée et la largeur sur le côté gauche. J’étais tenté de passer quelques titres en revue pour avoir une idée de ce que lisaient les gens qui vivaient ici, mais je n’avais pas vraiment le temps de m’éterniser. Du moins c’est ce que je me dis d’abord. Je montai l’escalier en pin sur la droite qui conduisait à une pièce aménagée en bureau, table, fauteuil tournant, ordinateur, canapé, étagères. Je compris que je n’aurais pas le temps de fouiller la totalité du fatras qui encombrait les étagères, un amoncellement de dossiers, de boîtes archives, boîtes à revues, boîtes à chaussures, boîtes à biscuits, boîtes en bois, en fer, en carton. Ça, c’était drôlement aimer les boîtes !J’en ouvris quelques unes, presque au hasard. Une ancienne boîte à biscuits posée sur une étagère du bas était remplie de vieilles paires de lunettes, cartes diverses, étudiant, Club Mickey, CGT, Solidaires, Ecole du ski français, piscine, porte-clés faits maison, auto-collants, pièces de monnaie étrangères, flyers de marabouts marseillais. Les cartes étaient toutes au même nom. Les photos correspondaient à celle qui m’avait été remise la veille, montrant un homme habillé de noir. Les boîtes archives débordaient de papiers divers, bulletins de salaires, factures, quittances de loyer, relevés bancaires. Toujours pas trace d’autre nom. J’en conclus que l’homme dont j’avais vu les photos sur les différentes cartes habitait seul. Je sortis de la maison et m’installai à une table du bar voisin, derrière la vitrine.

    J’attendis longtemps, marquant chaque demi-heure d’une nouvelle bière corse, leur spécialité. C’était  une petite rue à Menpenti, pas très très fréquentée, mis à part des couples de témoins de Jéhovah entrant ou sortant de leur salle, dite Le Royaume, qui se trouvait à proximité. Puis je le vis arriver. L’homme de la photo. Et des photos sur les cartes de la boîte à biscuits. Vieilli mais encore reconnaissable. Habillé de noir de la tête aux pieds. Il passa devant la porte de son immeuble sans s’arrêter, pénétra dans le bar et passa devant moi sans que son regard ne m’effleure. J’avais déjà payé mes consommations, je me levai et partis. J’en savais assez pour ce que j’avais à faire. Je le retrouverais quand je voudrais.

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  • Clichés marseillais #15

    Amour irraisonné

    Clichés marseillais #15Il y a bien des choses que je peux accepter de la part d’une femme : la beauté, l’intelligence, le charme, l’humour, la gentillesse. Je ne fais pas la fine bouche devant l’amour irraisonné qu’elle peut éprouver à mon égard. Son appétit pour les réjouissances du corps et pour la bonne chère ne me laissera pas indifférent. On voit par là que je ne suis pas regardant et que ma largeur d’esprit m’amène à apprécier les personnalités les plus variées.
    Je montre d’égales dispositions concernant la cuisine, ne m’effrayant pas des expériences les plus osées.
    Mais comme pour tout un chacun, ma tolérance n’est pas sans limites. La récente mésaventure que je connus vient le confirmer. J’avais rencontré une créature tout ce qu’il y a d’attirant, dont la clarté des yeux illuminait la noirceur d’une magnifique chevelure. Ses propos m’avaient immédiatement enchanté, alternant un solide humour qu’auraient pu lui envier bien des porte-parole gouvernementaux et une férocité sans rivale pour la bêtise humaine que les mêmes pouvaient craindre comme coronavirus en goguette.
    Passons sur le reste de ses appâts dont la description ne ferait que vous donner des regrets de ne la point connaître. Après quelques rendez-vous en terrain neutre, qui nous permirent de vérifier que les américanos n’étaient pas la mixture qui nous rebutait le plus et que nous ne craignions pas une belle poêlée de supions en persillade avant certains rapprochements, elle m’invita chez elle pour souper. Cela me semblait du meilleur augure.
    Je m’apprêtai donc méticuleusement pour l’occasion et me présentai avec le quart d’heure de retard recommandé par Nadine de Rothschild et un bouquet de lys préparé ma ma fleuriste attitrée. Je remarquai que ma future conquête avait revêtu une chemise blanche fraîchement repassée, un jeans délavé sortant de la penderie et des Converse de la machine à laver. Ce qui ne changeait en rien de sa tenue ordinaire. La table était dressée entre la cuisine et la piscine, je l’étais dès l’entrée. Le rosé était frais, le jasmin embaumait. Les voisins, résidents du cimetière voisin, manifestaient avec force leur calme habituel. Les choses se présentaient au mieux. C’était la première fois que je me trouvais chez la dite personne et je comptais bien à cette occasion explorer de nouvelles facettes de sa personnalité.
    Tout se passait à merveille, jusqu’au moment où elle emplit mon assiette. J’y jetai un coup d’œil, posai ma serviette sur la table, me levai et quittai la place sans un mot ni un regard : elle avait mis des carottes dans la soupe au pistou.

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  • Clichés marseillais #14

    Le beau Serge

    Clichés marseillais #14Quand Serge est monté dans le taxi, la chauffeuse s’est retournée pour lui demander sa destination. Il m’a dit qu’il l’avait immédiatement reconnue. Avant même de penser : Mais je la connais, cette femme ! son corps l’avait reconnue. C’est comme ça qu’il m’en a parlé plus tard. Mais pour comprendre ce qui s’est passé, il faut remonter presque trente ans en arrière.

    *

    Avec Serge, on s’est rencontrés au boulot, dans les années 1990.
    On a fait équipe un bout de temps, à installer des petits standards téléphoniques dans des boîtes de la région. Moi, j’avais connu les centraux électromécaniques, des bouzins énormes sur lesquels on travaillait pendant des mois. Quand Serge est arrivé, on passait aux autocoms électroniques. Ça tenait dans un carton et on les installait en quelques jours, dans des entreprises.
    On a bossé comme ça une quinzaine d’années. En général, quand on faisait équipe, on partait le lundi après avoir chargé le fourgon. On s’occupait des coins un peu éloignés parce que les gars qui avaient des familles rechignaient à se déplacer toute la semaine. Nous on n’avait personne, on aimait rouler et on essayait de faire un peu de gras sur les frais. On en a écumé, des coins dans le Haut-Var ou les Alpes, parce qu’on aimait bien la montagne aussi. On s’entendait bien : on parlait de choses et d’autres et j’avais l’habitude des clients alors que Serge était moins à l’aise. Par contre, il connaissait mieux le matériel moderne et ça m’aidait bien ! Jamais il ne m’a laissé dans la merde. Il lui est arrivé plus d’une fois de finir des câblages que j’avais du mal à faire. Faut dire qu’il fallait souvent se glisser dans des endroits à la con.
    Quand je repense à tout ce qu’on a raconté sur lui, je me dis que jamais je n’ai vu Serge ennuyer une femme. Ce n’était pas le genre à courir après tout ce qui bouge. Il nous arrivait d’aller boire un verre après le repas, le soir. On cherchait un bar à peu près potable. Le critère, c’était un endroit pas trop éclairé avec au moins une femme au comptoir. Pas tellement pour la femme, mais parce que ça éliminait les troquets peuplés de types qui descendaient leurs vingt ou trente pastis chaque soir. Ça ne marchait pas à tous les coups, mais quand même assez souvent. Quand il n’y avait rien sur place, on prenait le fourgon, on roulait jusqu’à la ville la plus proche pour trouver ce qu’on cherchait. On faisait durer quelques pressions en regardant autour de nous et en écoutant ce qui se disait. Il arrivait qu’une ou deux filles engagent la conversation. Mais je n’ai jamais vu Serge prendre l’initiative. On aurait dit que ça ne l’intéressait pas. Il laissait les choses arriver. Et elles arrivaient assez souvent. Faut vous dire que le Serge, il est assez beau gosse. À l’agence, les secrétaires l’appelaient « Le beau Serge ».
    Je l’imagine mal harceler une femme. C’est plutôt lui que ça gênait, parfois. C’est qu’il y a de tout, dans les bars, surtout la nuit. Malgré ça, il restait toujours poli. Il disait qu’il était malade, qu’il se levait tôt le lendemain, qu’il devait appeler sa femme qui travaillait de nuit… Il n’a jamais été marié, mais il inventait ça pour décourager une importune. Enfin, il faisait comprendre qu’il n’était pas intéressé. Alors, tout ce dont on l’accuse, je n’y crois pas une seconde.

    *

    J’ai pris la retraite en 2006, juillet 2006. On continuait de se voir le week-end à Marseille, quand il rentrait de ses déplacements. On allait regarder les matches dans des bars, on se faisait des restaus. On avait des habitudes par ci par là. Pour les matches, on allait dans un restau portugais, le Roi du poulet, à Notre-Dame-du-Mont. Le patron nous installait dans une petite salle du fond et son grignotait des oreilles de cochon en regardant le foot. Et puis on bouffait chez l’un, chez l’autre. Faut dire qu’on aime bien cuisiner, tous les deux. On était potes, quoi ! Et puis il y a eu le plan social à la boîte, et Serge faisait partie de la charrette. Il me racontait ce qui se passait, on en discutait. J’ai bien vu qu’il le prenait très mal ! Y avait de quoi ! Quinze ans de sa vie… Qu’est-ce que je dis, quinze ans ? Vingt-cinq ans, oui ! Parce qu’avant les installs, il avait travaillé en usine, à Valence, déjà pour le groupe. Donc, se faire virer comme un malpropre après vingt-cinq ans de boulot, des dizaines de milliers de kilomètres, des centaines de nuits dans des hôtels miteux, le dos en compote à force de travailler dans des positions pas possibles, il y a de quoi le prendre mal, non ?
    Leur plan soi-disant social, c’était le coup classique : le groupe faisait des profits, mais pas assez au goût des actionnaires. Les standards téléphoniques s’étaient miniaturisés, simplifiés, les installations allaient de plus en plus vite et on mettait la pression sur les gars pour que ça aille encore plus vite. C’est déjà pour ça que j’avais arrêté dès que j’avais pu.
    Après le licenciement, Serge a mené la vie de tous les chômeurs de plus de 55 ans : vous faites semblant de chercher du travail et Popaul Emploi fait semblant de vous contrôler. Parce que des patrons qui embauchent des gars de cet âge, vous en connaissez, vous ? Eh bien pas moi ! Et puis il s’est mis en tête d’écrire un bouquin. Il voulait raconter sa vie au boulot, jusqu’au licenciement. Il allait voir des anciens, il écoutait les histoires, il collectionnait les tracts syndicaux, les coupures de presse. Avec Internet, on retrouve plein d’infos, maintenant.
    Les derniers temps, mettons un mois ou deux avant que ça se passe, il m’a raconté qu’il voyait quelqu’un plus régulièrement. Quelqu’un de la boîte que je ne connaissais pas, d’après lui. Quelqu’un qui avait l’air d’avoir des tas d’infos, en particulier sur le plan social. Du coup, on se voyait moins. Il s’était inscrit quelque part pour écrire, genre atelier d’écriture. Il était content, son bouquin avançait. Il disait qu’il avait trouvé son fil conducteur : dans les années 90, la finance avait pris le pouvoir sur l’industrie, les nouveaux patrons n’étaient plus des ingénieurs mais des comptables, enfin, des directeurs financiers. Et ceux-là avaient plus dans l’idée de réduire les coûts que d’augmenter le chiffre d’affaires. On ne parlait plus de projets industriels, de nouveaux produits, on suivait le mouvement, on externalisait et on économisait sur tout, à commencer par la masse salariale. Et ça avait des conséquences très concrètes sur les gens. C’était ça, son bouquin et c’est vrai que ça semblait plus intéressant que les souvenirs de boîte ! Mais il ne m’a jamais laissé lire une ligne. Il voulait garder la surprise. Il n’était peut-être pas trop sûr de lui, aussi. Enfin, j’en sais rien !

    *

    Et puis un jour il a craché le morceau. On mangeait la soupe de poissons au Stella d’Oro, un routier de Mourepiane qu’on fréquente depuis vingt ans. Cette fameuse chauffeuse de taxi, donc, qu’il avait reconnue, c’était la DRH, Directrice des ressources humaines, comme ils disent, celle qui l’avait viré. Moi, je ne l’ai pas connue. Elle avait été envoyée du siège pour faire le grand nettoyage. C’était sa spécialité. En général, on ne sait même pas qui sont les patrons. Ces gens-là, on ne les voit jamais. Ils font semblant de discuter avec les syndicats ou les comités d’entreprise et puis ils font leurs sales coups et en bas on trinque. Mais on ne sait jamais vraiment qui tient le bâton. Celle-là, elle était descendue sur le terrain. Paraît qu’on lui aurait donné le bon Dieu sans confession, une ancienne de la CFDT, il paraît… Bien roulée, souriante, elle a embobiné tout son monde !
    Et donc, quand elle se retourne dans le taxi, Serge la reconnaît illico. Dans son corps. Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire par là. En fait, sa tête disait : Non, ça peut pas être cette salope, qu’est-ce qu’elle foutrait comme chauffeuse de taxi ? Mais son corps réagissait comme il l’avait fait chaque fois qu’il l’avait vue. Ce con de Serge bandait pour cette nana ! Il n’a jamais pu m’expliquer pourquoi. D’ailleurs, il ne se l’expliquait pas lui-même… Il en rêvait, et ses rêves étaient explicites : la nuit, il rêvait qu’il la baisait et le jour il rêvait de la crever ! Quand je dis ça, Madame le Juge, c’est façon de parler, c’est une image, il ferait pas de mal à une mouche, le Serge ! Mais allez comprendre…
    Elle, elle ne l’avait pas reconnu. Forcément, elle l’avait croisé dans les réunions d’information et pendant la grève, mais c’était une tête parmi des centaines d’autres. Il aurait pu descendre du taxi, dire qu’il avait changé d’avis. Il aurait pu l’insulter, lui dire qu’il l’avait reconnue, lui cracher ses quatre vérités à la gueule. Mais non, rien de tout ça. Il est resté assis sur la banquette arrière, il a ravalé les insultes qui lui étaient venues. Et il l’a branchée. Il a commencé à la baratiner, comme quoi c’était pas courant, les chauffeuses de taxi, mais on doit vous le dire tout le temps et vous devez en voir, des trucs et moi ça m’intéresse parce que j’écris un livre, ah bon, et ça parle de quoi, c’est sur les anonymes, les bouts de vie des gens qu’on croise dans la rue, dans la vie, dont on ne sait rien, mais à qui il arrive des choses, et tout ça… Le Serge, il s’est étonné lui-même : il avait des capacités de baratineur qu’il ne se connaissait pas. Et la nana marche, elle commence à lui raconter qu’elle n’avait pas fait ça toute sa vie, qu’avant… Ah mais c’est que je suis arrivé, moi, mais j’aimerais bien savoir la suite, est-ce que je peux vous appeler la prochaine fois que j’ai besoin d’un taxi, en ce moment c’est souvent parce qu’on m’a opéré du tendon d’Achille et je ne peux pas marcher très longtemps, mais oui, pas de problème, prenez ma carte et, bon alors merci et à bientôt, c’est ça, à bientôt.
    Après la soupe, on a pris des supions en persillade parce qu’ils sont aussi bons que chez Etienne, au Panier, mais bien moins chers et… bon, oui, pardon, je disais que Serge n’arrêtait pas de parler, de me raconter des trucs. Qu’est-ce qui lui est passé par la tête au moment où il est descendu de la Velsatis ? Parce que le taxi, ce n’était pas la Mercedes ordinaire, enfin façon de dire… Madame faisait dans le spécial, la bagnole qui n’existe plus. Oui, vous le savez, bien sûr. Donc, Serge voit la voiture s’éloigner, il regarde la carte : Sandrine Michel, artisan taxi conventionné, toutes distances, téléphone, mail… C’est bien elle.
    Alors il l’appelle à la première occasion. Il s’invente des courses et des démarches à l’autre bout de Marseille. Elle lui raconte des anecdotes, ce qu’elle voit dans son taxi. Il prend des notes. Il finit par l’inviter au restau, pour vous remercier, lui a-t-il dit, volontiers, lui a-t-elle répondu.
    La veille du jour dit pour le restau, Serge est passé chez moi à l’improviste, chose qu’il ne faisait jamais. On s’appelait, on se donnait rendez-vous par texto, mais on ne débarquait jamais comme ça l’un chez chez l’autre. On aurait pu, mais non, c’est comme ça. Une espèce de pudeur, peut-être. Il devait voir Sandrine le lendemain et voulait en parler. On est donc allé manger au Stella d’Oro. Il ne savait plus trop où il en était. Il s’était pris au jeu et parlait d’écrire un autre livre, quelque chose sur Marseille vu à travers les vies minuscules des gens, des obscurs. Sandrine lui apportait la matière pour ça. Une coiffeuse amoureuse, un vieux maçon sicilien, un fils de collabo, des racistes ordinaires, une marchande de fruits et légumes, un écrivain public, toute une galerie de portraits prêts à l’emploi…
    On a terminé la deuxième bouteille de rosé, il a promis de m’appeler le lendemain pour me raconter sa soirée. C’est la dernière fois que je l’ai vu.

    *

    Le reste a été raconté dans les journaux, tout le monde est au courant, vous encore plus j’imagine. Mais c’est pour vous dire comment j’ai vécu la chose. Le compagnon de Sandrine, sans nouvelles, qui s’inquiète, qui va chez Sandrine, personne, le taxi dans le garage, le téléphone dans la voiture. La police est alertée, ils examinent le téléphone, ce correspondant qui revient sans arrêt, l’opérateur fournit l’info, un certain Serge Roseau, domicilié à l’Estaque. Lui aussi a disparu, ses voisins ne l’ont plus vu depuis plusieurs jours. Ses empreintes et son ADN plein la Velsatis. Les photos en une, appels à témoignages et tout le bordel ! Ils n’ont pas été longs à faire le lien entre le salarié licencié et la DRH : vengeance sociale, le chômeur tue son ancienne patronne et disparaît dans la nature. Le hic, c’est que vous n’avez ni victime ni assassin ! Disparus !
    Moi, je n’y crois pas trop. Pas de victime, pas de crime ! Je ne dirais pas « disparition », je parlerais de « départ ». Serge, il est capable de ça : le teston lui vire et il agit sur un coup de tête. Je ne sais pas ce qu’il a fait, mais il va forcément réapparaître un de ces jours.

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  • Clichés marseillais #13

    Rue Paradis - Room in Marseille

    Clichés marseillais #13Glauque
    Les parents d’Eddy leur ont laissé l’appartement de la rue Paradis. C’est un immeuble bourgeois avec des colonnes en façade. L’appartement est mal fichu, le salon minuscule. La tapisserie verte crée une ambiance plutôt glauque. L’espace est presque entièrement occupé par un fauteuil catafalque et un piano droit dont personne ne joue.
    Ils passent leurs soirées dans le salon, Eddy lisant le journal, Jo attendant l’heure d’aller se coucher. Eddy a oublié qu’il avait épousé Jo. Jo se demande ce qu’elle pourrait faire pour ne plus voir la face de poulpe de son mari.

    *

    Liste de ce que je pourrais faire
pour ne plus voir la face de poulpe de mon mari
    Prendre des cours de piano
    Devenir bénévole pour Marseille 2013
    Acheter un abonnement avec « Marseille trop puissant »
    Organiser une soupe populaire sous l’ombrière du Vieux-Port
    Aller me faire coiffer par Marie toutes les semaines
    Trouver un amant dans un atelier d’écriture.

    *

    Rencontre
    Ils s’étaient rencontrés au lycée Thiers. C’était l’année où les filles avaient été admises. Les garçons étaient comme fous. Ils s’étaient rués sur les nouvelles arrivantes comme la vérole sur le bas clergé. Quand elle avait vu Edouard, tout beau, tout blond, tout bronzé, elle avait craqué. Il se faisait appeler Eddy. Elle s’appelait Josiane mais on l’appelait Jo. Après le bac, il avait fait HEC et elle un enfant.

    *

    Blanches et noires
    Blanche ma vie
    Noires mes idées.
    Blanche la page
    Où je n’écris pas.
    Noire l’encre qui ne coule pas.
    Touches blanches
    Désaccord majeur
    Touches noires
    Amour mineur.

    *

    Lettre à maman
    Maman,
    Ici ça va. L’année a commencé sur les chapeaux de roue. Marseille capitale européenne de la culture, c’est l’événement que nous attendions depuis longtemps. Eddy est enthousiaste, il a de plus en plus de travail avec les croisiéristes de plus en plus nombreux. Nous n’avons plus une soirée de libre, entre concerts, vernissages, performances en tout genre et invitations dans les soirées officielles. Je ne sais plus où donner de la tête. Et tout cela va durer toute l’année. Je suis aux anges.
    Ta fille qui t’aime,
    Jo

    *

    Vers la fenêtre
    Eddy est rentré du bureau
    Il a déplié le journal du soir
    Il ne parle pas, il n’a rien à dire
    Jo s’est mise au piano,
    Elle ne joue pas, elle n’a jamais su
    Elle va se lever et marcher vers la fenêtre.

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