• Clichés marseillais #30

    Retour à l'usine

    Clichés marseillais #30Lundi, 17h00
    Dans le bus qui le ramène de l’usine, Gigi retourne dans sa tête les évènements de la journée.

    Arrivé un peu crevé du week-end avec Stella, il a eu droit aux embrassades, serrages de main, clins d’œil, félicitations en tout genre et tournées de Janot à la pause de midi. Les gars ont l’air contents qu’un des leurs se soit payé un cogne, et les timides dénégations de Gigi ne douchent pas leur enthousiasme :
    – Pardi, c’est sûr, tu as fait un faux mouvement et le mec s’est jeté sur la trajectoire de ton manche de pioche !
    – Un drapeau, pas un manche de…
     – Ouais, sûr, un drapeau ! Même, je me demande si en fait tu as pas voulu t’allumer une clope, et l’allumette t’a échappé !
    Tournée de rigolade…
    Même le contremaître a eu un petit sourire, c’est le genre qui respecte « celui qui en a… ».

    Mais ce qui a le plus intrigué Gigi, c’est l’attitude du responsable du syndicat, dit le Gros. Il faut qu’il parle de tout ça avec Roger. Et peut-être à Ber aussi. À force de ruminer, le voilà à Menpenti et ce soir il a promis à sa sœur de rentrer tôt ; elle ne travaille pas le lundi, ils ont besoin tous les deux d’un moment de calme. Mais en arrivant sur le palier de l’appartement, il trouve la porte ouverte et Claudine dans tous ses états.
    – Gigi, Félix a disparu !
    – Comment ça, disparu ? Il est où, ce chat ?
    – Ce matin, quand tu es parti, tu l’as vu ?
    – Non, mais le fenestron de la salle de bain était ouvert, il doit être sur le toit du voisin.
    – C’est ce que j’ai pensé aussi, sauf qu’il n’est pas venu manger quand j’ai fait le café et ça, déjà, c’était bizarre. Et je ne l’ai pas vu de la journée.
    – Il doit vadrouiller avec les chats des voisins.
    Gigi se met au fenestron, il siffle et appelle.
    – Félix !
    Évidemment, pas de réponse.
    – Bon, il rentrera quand il aura faim. En attendant, moi j’ai soif. Je me prendrais bien un Janot. Tu veux quelque chose ?
    – Pareil. Ça t’inquiète pas plus que ça ?
    Bien sûr que ça l’inquiète, mais il ne veut pas le montrer. Ce chat, c’est le leur, ils l’avaient à Saint-Marcel chez les parents, récupéré tout petit dans la rue.
    – Laisse-lui le temps, on verra tout à l’heure.
    Gigi sert les pastis et ils s’installent dans les fauteuils.
    – Alors, l’usine ? Comment s’est passée la reprise, demande Claudine ?
    – Bizarre…
    – Bizarre comment ?

    Alors Gigi raconte. D’abord l’accueil sympa des collègues, puis, en début d’après-midi, le Gros qui arrive à l’atelier et lui fait signe de le suivre. Un mot en passant pour informer le contremaître et direction le local syndical. C’est la première fois que Gigi y met les pieds. Il a pris sa carte il y a peu de temps et n’a pas encore eu l’occasion de venir ici. La pièce sent le tabac froid et l’encre de ronéo, les murs sont tapissés d’affiches, les étagères surchargées de drapeaux, de brochures, de plaquettes et de tracts pas distribués. Un type que Gigi ne connaît pas est assis à la table, cigarette au bec.
    Le Gros fait les présentations : Baldini, Lopez.
    – Alors c’est toi Baldini, le fameux Gigi, demande le type ?
    Mais Gigi sent qu’il n’y a pas de question, il attend la suite.
    Le Gros précise :
    – Lopez est à la commission exécutive de l’UD.
    – Il faut qu’on parle de ce que tu as fait vendredi, dit Lopez. Y a un problème…

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  • Clichés marseillais #29

    Nuit caline

    Samedi matin, 2h00
    En rentrant du travail dans la nuit du vendredi au samedi, Claudine a senti dans l’appartement un sacré mélange d’odeurs : ail, anchois, fromage, iris, jasmin, tabac mentholé… Pizza, Chanel N°19 et Kool, Stella est passée par là ! Les cartons vides sur la table basse, le cendrier débordant de filtres marqués de rouge à lèvres, l’inspectrice Claudine a vite fait de reconstituer les faits. Un large sourire s’étale sur son visage. Il n’y a plus qu’à suivre la piste sur les tomettes : shetland rose, serviette de bain, mini-jupe noire, bas noirs, culotte noire, soutif rose, pour arriver à la chambre de Gigi.
    – Bien joué, Claudine, non, se dit-elle ?
    – Pardi que oui, se répond-elle ! Je devrais jouer aux échecs, moi, je suis trop forte !
    Gigi et Stella, y avait un petit moment qu’elle se le concoctait, ce coup-là ! Elle aurait bien attendu le réveil, style Ah tiens, Stella, t’es là ? Thé, café ? Mais elle est trop crevée. Le vendredi soir à L’Entrecôte, c’est le début du week-end, c’est carton plein. Elle accueille les clients, les place, leur laisse le temps de s’installer, revient prendre la commande en proposant un apéritif, et non, merci, pas d’apéritif, radins, et pour vous qu’est-ce que ce sera, ben une entrecôte, bon choix, quelle cuisson, bien cuite, qué malheur, il va me manger une semelle, et pour madame, bleue, eh ben voilà, c’est mieux, et des frites, oui, des frites et du vin, la cuvée du patron, oui, très bien, on vous apporte la salade aux noix de suite, je vous souhaite un bon appétit et une bonne soirée ! Ouf !
    Donc, Claudine, direction son lit.

    Samedi matin, 9h00
    Autour du café et des tartines, Gigi et Stella, les yeux bordés de reconnaissance. À la lumière du jour, Stella détaille Gigi, vêtu de son plus beau slip kangourou.
    – Ils t’ont pas raté, ces pourris !
    Elle se lève, vient se placer dans son dos, suit du doigt les pleins et les déliés des traces de nerf de boeuf, les nuances bleues, vertes et jaunes des coups de matraque. Gigi éprouve un plaisir coupable à ressentir de la douleur sous la pression des doigts de Stella. En lançant les bras en arrière, il prend dans ses mains les fesses de sa, quoi, se dit-il ? Amante, maîtresse, conquête, belle ? Beaucoup de mots, mais il ne trouve rien qui lui convienne. Elle est Stella, elle est belle, il a envie d’elle et on va encore les laisser, sinon on va se faire du mal…

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  • Clichés marseillais #28

    Le Resquiadou

    Clichés marseillais #28Après la douche, Gigi s’écroule dans le canapé, la serviette de bain autour du ventre. La nuit en garde à vue se fait durement ressentir. Il se sent comme un chat sortant d’une machine à laver, ou un patron jeté dans une bétonnière par des maçons en colère. Il faut dire qu’il s’est fait une belle estoumagade la veille avec les flics ! Pas même le temps de décapsuler la bière prise au frigo en passant qu’il sombre complètement.

    Gigi est invité chez les parents de Stella, va falloir assurer ! Il passe la journée dans les préparatifs de la soirée. Si les menus ont été arrêtés quelques jours auparavant, il a fallu se procurer tout le nécessaire le matin même. Il a proposé de s’occuper des entrées. Il sait que le père est un gros gourmand et il comptait bien l’impressionner. Toute la famille sera là, il ne faut pas décevoir.
    Un collègue de l’usine est parti à la chasse sous-marine la veille, il lui a rapporté des petits violets et des cigales de mer, super rares ! Il prépare une belle sauce tomate tirant vers l’armoricaine. Il ouvre un bocal de limaçons à l’aigue sau de l’été dernier. Il ouvre deux violets, histoire de vérifier la qualité et puis le violet, Gigi en mangerait sur la tête d’un CRS ! Enfin, presque… La tunique est tendre sous la lame, la chair d’un beau jaune soufré sur les bords, orangée au centre, dans un écrin nacré. L’iode claque au nez qu’on se croirait à boire un Lagavulin 16 ans sur les roches de Sausset ! C’est bon, il faudra les ouvrir au dernier moment.

    Tout d’un coup, sans trop savoir comment, Gigi se retrouve au Resquiadou, au cabanon de la famille Fabiani. Ses entrées font sensation. Il sent qu’il est en train de marquer des points. Le vieux est d’autant plus content qu’il a des invités surprise : un groupe de vagues connaissances, arrivé par bateau en début de soirée, s’est joint à la fête. Des étrangers qui ont, d’après ce que Gigi a pu entendre, des projets d’investissement dans la région. Le père Fabiani est tout content, voilà qui pourrait bien apporter du travail à sa boîte de BTP. Ils ont en tout cas l’air d’apprécier la chère, et plus encore les boissons. L’ambiance monte, on chante, quelques-uns se mettent à danser.
    De son côté, Gigi a revu à la baisse son enthousiasme. Il n’a pas manqué de remarquer le manège du fils des visiteurs auprès de Stella : sourires, questions, compliments, frôlements, propos à voix basse, tout y est ! Quand il en parle à Stella, elle lui dit qu’il se fait des idées, qu’elle fait seulement bonne figure aux invités de son père. Mais le manège continue de plus belle.
    Jusqu’au moment où Stella revient avec le Champagne et porte cérémonieusement une coupe au jeune type. C’est là que Gigi entend le père du jeune lui lancer d’une voix avinée : « Oh, Protis, on dirait que tu as une touche ! »
    Un cri déchire la tête de Gigi, se transforme en sonnerie insistante. Il se réveille à poil dans le canapé, Stella est à la porte avec deux cartons de pizza sur les bras :
    – Oh pardon, c’était ouvert !

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  • Clichés marseillais #27

    Menpenti - Anchois, câpres

    Clichés marseillais #27En sortant du Palais de justice, son père l’a emmené voir un avocat qui l’a envoyé chez un médecin assermenté. Celui-ci a fait un certificat mentionnant les traces de nerfs de boeuf dans le dos, de coups de matraque sur les bras, les jambes, le torse et lui a délivré un arrêt de travail de trois jours. C’est vendredi, pas de bol, se dit Gigi, il devra reprendre lundi. En fin d’après-midi, Roger passe le voir à Menpenti et lui donne des nouvelles de l’usine.
     Il n’y a pas eu d’information syndicale mais Roger et ses amis ont fait tourner l’information sur l’arrestation et l’inculpation de Gigi. En moins de temps qu’il n’en faut à un minot sortant de l’école pour avaler un chichi fregi, tout Coder était au courant. Les gars sont remontés, ils veulent organiser une nouvelle manifestation, mais au local de la CGT l’ambiance est tendue. Les militants vont dans le sens des ouvriers, mais un secrétaire de l’Union départementale a appelé le Gros et le discours des délégués n’est plus en phase. En gros, explique Roger, ils disent que tu as peut-être un peu cherché ce qui t’est arrivé, que la violence n’a pas sa place dans leurs rangs, que ça discrédite le mouvement, enfin, les prétextes habituels pour calmer. Et Roger a appris par son camarade proche des responsables, c’est qu’on se méfie de Gigi qu’ils l’ont vu avec lui pendant toute la manif. Leur chef de groupe a ajouté son grain de sel en disant qu’il les avait vus ensemble passer devant la Taverne avant le second rendez-vous. Pour les « stals », comme dit Roger, fréquenter un « trotro », comme disent les autres, c’est pas net ! Gigi n’en revient pas, il ne comprend pas ce qu’on peut lui reprocher. Il a pris des coups, il risque le procès et en plus il faudrait qu’il se justifie face aux gens qui devraient le défendre ! Et les histoires de « stals » et de « trotros », ça lui passe au-dessus de la tête ! Roger le quitte, il a une réunion avec ses copains pour voir ce qu’ils peuvent faire. Il tiendra Gigi au courant. Celui-ci lui a donné le numéro de téléphone du salon de coiffure qui sera ouvert le lendemain, samedi. Stella fera passer la commission, d’ailleurs,  dès que Roger a filé, il l’appelle pour le lui dire. Bien sûr, elle est déjà au courant de ce qui lui est arrivé, elle n’est pas coiffeuse pour rien ! Pas étonnant que les jumelles l'aient dévisagé, tout à l'heure, devant le Balto..
    – Ta soeur est passée au salon, elle m’a tout raconté. C’est les vrais bordilles ces flics ! Non, maman, c’est bon, je parle à Gigi ! Excuse ! Claudine m’a dit que tu serais tout seul ce soir, je prends deux pizzas et je monte après le salon, ça te va ? Tu as besoin de quelque chose ? Tu veux que je passe à la pharmacie ? Tu…
    – C’est bon, Stella, j’ai besoin de rien, mais d’accord pour les pizzas, c’est gentil !
    – Anchois avec câpres, pour toi, c’est ça ?
    – C’est ça !
    Gigi regarde l’horloge de la cuisine : six heures, j’ai le temps de me prendre la douche…

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  • Clichés marseillais #26

    Menpenti, Antoine Maille

    Clichés marseillais #26Laissons à Gigi le temps de se remettre de ses émotions. Il est rentré chez sa soeur où il s’est installé depuis quelques mois. Question d’indépendance vis-à-vis des parents avec lesquels, par ailleurs, il ne s’entend pas mal. Mais il sent qu’il va étouffer en travaillant à Coder, à deux pas de la maison familiale. Et la ville l’attire. Il se rend régulièrement au local de la CNT pour rencontrer Ber ou bien ils vont faire des photos et traîner dans leurs coins favoris, la Brasserie de Lyon rue Rouget de Lisle, la Taverne boulevard Garribaldi ou O’Stop, face à l’Opéra, et encore d’autres où nous le retrouverons plus tard. Tout se situe dans un rayon de cinq cents mètres autour de la Bourse.
    Et puis Gigi aime bien les copines de sa soeur qui a deux ans de plus que lui. Claudine est Chef de rang à L’Entrecôte, sur le Vieux-Port, elle gagne bien sa vie et peut se permettre de payer le loyer d’un T3 dans un trois-fenêtres marseillais rue Antoine Maille, à Menpenti. Le T3 est trop grand, elle l’avait loué en pensant que son copain viendrait vivre avec elle, mais l’histoire a tourné court et Gigi s’est installé. Ah, les copines de Claudine ! Il y a Suzie par exemple, une serveuse de L’Entrecôte et surtout Stella, qui tient avec sa mère un salon de coiffure dans le quartier. Une belle Corse, rousse à confirmer le passage des Vikings dans l’île au IXe siècle !
    Quand Gigi a dit à Ber où il habitait, ce dernier lui a demandé s’il savait qui était cet Antoine Maille dont sa rue portait le nom. Ben non, Gigi ne connaît pas ! Il ne connaît pas grand-chose, en fait. C’est pour ça qu’il aime bien écouter Ber, parce que lui il sait plein de trucs. Donc, Ber raconte.
    Antoine Maille était fabricant de vinaigre au début du XVIIIe siècle. Quand la peste a touché Marseille, en 1720, l’Antoine aurait élaboré, produit et vendu ce qu’il a appelé « le vinaigre des quatre voleurs ». C’était soi-disant un antiseptique dont on imprégnait les masques portés pour approcher les malades ou ramasser les morts dont le nombre atteindra tout de même les 30 à 40 000 personnes sur une population de 90 000 habitants ! La préparation se faisait à partir, entre autres, d'absinthe, sauge, menthe, romarin, rue, lavande, cannelle, girofle et ail.
    Pour en savoir plus, Ber emmena Gigi consulter quelques vieux ouvrages de médecine à la bibliothèque municipale de la place Carli, toute proche de la Bourse. Ils cherchèrent l’origine du nom  de la préparation. Elle venait apparemment de quatre voleurs qui détroussaient les mourants, les approchant après avoir absorbé le fameux vinaigre et s’en être badigeonné le corps. Mais selon les sources, cela se passait à Marseille en 1720 ou à Toulouse un siècle plus tôt. On dit qu’ils furent grâciés après avoir révélé la recette ou que pour les remercier, ils furent pendus au lieu d’être brûlés ! Ils s’en tinrent là de leurs recherches. Pas sûr, pour les médecins modernes, que ce vinaigre ait eu une grande efficacité ; mais s’il n’a pas fait de bien, en tout cas n’a-t-il pas fait de mal. Gigi se dit qu’au bénéfice du doute, si une nouvelle épidémie arrivait à Marseille, il se concocterait bien un peu de vinaigre des quatre voleurs ! Et puis, ses nouvelles connaissances lui permirent de frimer auprès des copines de sa soeur !
    Pour finir l’histoire, disons que ce sont les descendants de cet Antoine Maille qui deviendront les producteurs des vinaigres et des moutardes que l’on connaît encore aujourd’hui, en 1970.

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  • Clichés marseillais #25

    Manif interdite, suite

    Clichés marseillais #25Un couloir, néons jaunes sur murs beigeasses, carrelage assorti. Des bancs en bois occupés  par une vingtaine de personnes. Gigi reconnaît des gars de l’usine pour moitié, l’autre composée de jeunes aux cheveux plus longs, dans le style étudiants. La plupart regardent le carrelage comme le truc le plus passionnant qu’ils aient vu depuis leur communion solennelle. Roger est là aussi, à côté de Gigi. Tout est allé très vite.

    Rue Papère, des flics en civil sont arrivés et ont pris le relais des CRS. Les nerfs de boeuf ont remplacé les matraques. Gigi en fera constater les traces plus tard par un médecin assermenté, il les gardera pendant des semaines. Des mains l’ont soulevé et ramené sur la Canebière pour le faire monter dans un panier à salade. C’est à ce moment-là que sa soeur est arrivée comme une furie pour tenter de l’arracher aux mains des policiers :
    – Lâchez-le, c’est mon frère ! Lâchez-le !
    Elle agrippe Gigi, mais les flics lui font lâcher prise. Elle va rester là à hurler en tambourinant sur les portes du fourgon refermées sur sept ou huit gars qui n’en mènent pas large. Jusqu’à ce qu’on lui explique sèchement que si elle continue elle va finir dans le fourgon. Claudine expliquera le soir à leurs parents qu’elle faisait les magasins avec sa copine Suzie quand elle avait vu son frère se faire embarquer. Branle-bas de combat à Saint-Marcel !

    Mais revenons à l’Evêché, l’Hôtel de police où un fourgon gris vient d’entrer. Quelques uniformes en sortent et pénètrent dans le bâtiment. On les retrouve un étage plus haut, ils arpentent un long couloir encombré de bancs et d’hommes sur les bancs. Le groupe en bleu progresse lentement, jusqu’à ce qu’un des uniformes se plante devant Gigi. Et de sa bouche ensanglantée, il lâche :
    – C’est lui !
    – Tu es sûr ?
    – Sûr !
    Gigi regarde le type, pas évident de le reconnaître, sans le casque et les lunettes, il se sent donc parfaitement légitime pour adopter une mine dosant habilement incompréhension et ahurissement.
    Un civil prend Gigi par le bras :
    – Viens avec moi.

    Une heure après, Gigi est conduit au sous-sol et placé dans une cellule de garde à vue, sans lacets, sans ceinture. Il va passer la nuit sur un bas-flanc en bois, il fait froid, ça pue et ses compagnons ont braqué un camion de pastis pour l’un, battu sa femme pour l’autre. Être accusé d’avoir tapé sur un flic lui vaut un certain respect, même s’il s’en défend mordicus. Des années plus tard, en passant derrière l’Evêché, Gigi dira à sa fille, en montrant un soupirail au ras du trottoir :
    – Tu vois, c’est là que j’ai passé une nuit en prison !
    On a les gloires que l’on peut !

    Pendant l’interrogatoire, il a raconté un peu n’importe quoi, s’étalant sur des détails sans importance. L’inspecteur en a fait trois pages, et trois pages tapées à deux doigts, c’est long ! Mais à la fin, Gigi n’a rien voulu signer, comme le lui avait conseillé Roger quand ils attendaient dans le couloir. La gueule du flic ! Mais il avait beau insister, Gigi n’avait rien voulu savoir. Un peu buté, le garçon !

    Le lendemain matin, Gigi est transféré au Palais de justice. Menottes, fourgon cellulaire, parking sous-terrain, cellule de deux mètres carrés, sous-terrain au-dessous de la rue Fortia, escalier, hall, bureau d’un procureur. Dans le hall, Gigi a aperçu ses parents et sa soeur, ainsi qu’un délégué de l’usine. Au bout d’un quart d’heure, il ressort inculpé mais libre. Visiblement, l’intervention du syndicat a pesé.

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  • Clichés marseillais #24

    Manif interdite, suite

    Clichés marseillais #24Le froid saisit Gigi à la seule vue de la nuit maintenant complètement noire. La chaleur du thé est loin déjà. Le boulevard Garribaldi est complètement bouché, les gens rentrent du travail, c’est la cohue habituelle. Au milieu du carrefour, un policier juché sur un podium agite son bâton, blanc celui-là, dans de vaines tentatives pour régler la circulation. Si l’histoire s’était passée un an plus tard, Roger aurait pu penser à Tati dans Traffic, mais nous ne sommes encore qu’en 1970, chaque chose en son temps !
    En passant devant La Taverne, Gigi regarde s’il aperçoit Ber, habitué des lieux. Non, il n’a pas l’air d’être là, par contre leur chef de groupe y est, devant le comptoir, en train de payer. Ils se sont vus mais ont tout de suite détourné le regard : le rendez-vous n’est que dans deux minutes, avant l’heure c’est pas l’heure ! Il faut attendre que le feu passe au rouge pour traverser. Le reste du groupe arrive, puis le responsable vient passer les consignes :
    – On va se rassembler et partir en manif, mais cette fois ce sera en courant, il faut qu’on fasse le parcours le plus long possible, jusqu’à ce que les flics arrivent. On attendra le coup de sifflet pour se disperser. Ok ?
    Acquiescement général.
    – Personne ne part avant le sifflet ! Ensuite, chacun rentre chez soi directement,  on va pas boire des coups, on traîne pas, les flics risquent de ratisser les alentours et d’arrêter tout ce qui ressemblera à un manifestant. Après la dispersion, jetez vos drapeaux dans une poubelle ou une bouche d’égout.
    – Dommage, ils auraient pu resservir…
    – On s’en fout, faudrait pas vous faire prendre avec. Et dès que vous êtes en lieu sûr, vous appelez le numéro que je vous ai donné cet après-midi. C’est chez mon oncle, il y sera, vous donnez simplement votre prénom. Faites-le parce que c’est comme ça qu’on saura qui a été arrêté ! Tout le monde a retenu le numéro ?
    Un gars sort un papier pour vérifier.
    – Putain mais tu es con ou quoi ? J’ai dit de l’apprendre, le numéro, pas de l’écrire ! Tu es pas foutu de retenir six chiffres ?
    Le gars relit son papier une ou deux fois et l’avale.
    – C’est bon, pas de zèle, dit le chef de groupe en se marrant.
    L’incident a détendu l’atmosphère. Mais Gigi ne peut pas s’empêcher de demander :
    – Tu as l’air de dire qu’il y aura forcément des arrestations !
    – Les gars, pas la peine de rêver ! Tout à l’heure, ils ont laissé partir tout le monde, mais ce sera différent cette fois. Allez, on s’éternise pas, vous me suivez.
    – On va où ?
    – Là où on doit aller !
    – J’aurais essayé, rigole Roger.

    Gigi pensait descendre vers la Canebière, mais les voilà partis dans l’autre sens. Quelques mètres puis ils prennent à gauche, rue Mazagran. La rue étroite et quasiment déserte sent la pisse de chien. Roger fait signe à Gigi et ils traversent pour marcher sur le trottoir d’en face.
    – On sera plus discrets, comme ça.
    – Tu as l’habitude de ce genre de manifs, on dirait, demande Gigi.
    – Disons que c’est pas la première.
    – Et les gars du syndicat, ils ont l’air au point, dis-donc ?
    – Ouais. En fait, c’est un copain à nous qui a organisé le truc.
    – C’est qui, nous ?
    – Disons qu’on est quelques-uns comme moi, à l’usine, ceux que les autres traitent de gauchistes. On a un camarade qui est délégué, mais les autres ne savent pas qu’il est avec nous. Je t’expliquerai, si ça t’intéresse, mais là c’est pas trop le moment.
    – Ok.
    Le groupe avance d’un bon pas, on tourne à droite, à gauche, une ruelle finissant sur un escalier qu’on monte puis c’est la rue Thiers qu’on descend jusqu’en bas, aux Réformés. Le rythme était bon : au moment où ils arrivent devant l’église, le coup de sifflet retentit, des groupes jaillissent, le cortège se forme et déjà la première ligne s’engage sur la Canebière. Gigi jette un oeil vers la pâtisserie Plauchut. Il mangerait bien une tarte aux poires meringuée, tiens. Mais c’est pas le moment pour ça non plus ! Les lignes sont formées, les drapeaux sont sortis, les slogans jaillissent de centaines de poitrines. Quand le cortège semble au complet, les premières rangées accélèrent, alternant course légère et marche rapide. Gigi est presque en tête avec Roger, il guette pour voir si la police arrive. Il voit un groupe d’ouvriers, bien en avant.
    – Ils nous préviendront quand les flics seront là, lui explique Roger qui a vu son regard. Et ils bloqueront la circulation pour les freiner, s’ils peuvent.
    Gigi se sent rassuré par la présence de Roger. Il tient fermement son drapeau au-dessus de sa tête. Ils sont maintenant à la hauteur de la librairie Tacussel, facilement reconnaissable avec sa devanture en forme de dos de livres. Soudain, ils entendent les sirènes des cars de CRS et presque aussitôt ils aperçoivent les lueurs bleues des gyrophares qui arrivent à droite par le boulevard Dugommier et à gauche par Garribaldi. Comme l’avait annoncé Roger, deux groupes sont en train de bloquer la circulation. Ils ont fait mettre des voitures en travers pour retarder l’arrivée des flics.
    – La vache, ça marche, leur truc ! crie Gigi à l’oreille de Roger.
    Celui-ci, tout sourire, approuve. Maintenant, de nouveaux fourgons gris arrivent du bas de la Canebière, remontant à contresens. Le groupe qui se trouvait là est vite débordé, encore quelques mètres et le cortège se trouve au contact du barrage bleu nuit qui s’est mis en place. Quelqu’un crie devant ;
    – Allez, on avance !
    Avancer, Gigi voudrait bien, mais ses jambes ne semblent pas du même avis. Il reste tanqué, on le dépasse, il est tétanisé. Ça crie devant, ça se bouscule, il ne voit plus rien puis il entend le coup de sifflet. C’est comme si on le réveillait, il oblique vers la gauche et quand la charge des CRS arrive à sa hauteur, il s’engouffre dans la rue Papère, direction la gare de l’Est et Noailles. La rue est pleine de voitures et de gars qui courent au milieu. Gigi prend le trottoir, il court mais se heurte aux passants et aux copains qui courent moins vite. Un cyclo garé là bascule, Gigi se prend les pieds dans les rayons et tombe. Il sent alors une pluie de coups s’abattre sur son dos, sur sa tête. Il se met à genoux, il voit autour de lui un groupe de flics casqués, visière baissée, matraque levée. Il ne peut plus bouger, il panique et puis tout d’un coup, il a l’impression de voir les choses au ralenti. Les bras qui se lèvent lentement, les matraques tendues vers le ciel qui retombent vers lui en silence parce que quelqu’un a coupé le son, le coup qu’il sent à peine et ça recommence et puis il voit un visage grimaçant sous une visière relevée. Il a le temps de se dire Toi, tu es pour moi ! et le film reprend sa vitesse normale, Gigi replie en arrière le bras portant le drapeau et le détend vers le menton sans protection. Il sent le choc dans son bras, il sait qu’il a touché, le type s’effondre et Gigi sent alors des genoux dans son dos et des mains qui l’agrippent de toute part.

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  • Clichés marseillais #23

    Libérations

    Clichés marseillais #23Il se dit à Marseille qu’il y a les enfants nés à Bouchard et les autres. Ceux bien nés, ceux des quartiers Sud, ceux dont les parents parlent avec l’accent de Saint-Giniez ou de Rodocanacchi, en avançant les lèvres en cul-de-poule, sortent de la Clinique Bouchard.
    Je suis né à Bouchard car ma mère, sage-femme de son état, connaissait du monde là-bas.
    Mais au fond, et très banalement, ma naissance est une affaire de libérations. Il y a bien sûr la période. Pensez, huit années se sont passées depuis la Libération, la grande, la majuscule, celle qui a changé les couleurs des tanks dans les rues et des drapeaux aux façades des bâtiments publics. Huit ans, c’est pas énorme, surtout vu de là où j’en suis et ce sont huit années de paix ; ça passe plus vite, la paix, on fait moins attention, on s’habitue, on croit que c’est pour toujours. Les cinq années de guerre qui avaient précédé, elles avaient compté doubles, peut-être triples, même. Alors huit ans, fatalement, c’est peu de chose. Surtout quand vous devez toujours compter les tickets de rationnement pour le pain ou le café et que vous manquez d’à peu près tout. Les chewing-gums et le chocolat, ça n’avait duré qu’un temps. Un peu comme les casquettes et les porte-clés distribués au passage de la caravane du Tour de France. On est super content, on a eu des cadeaux et après quelques jours la casquette a perdu ses couleurs sous la première pluie et le porte-clés s’est cassé à la deuxième ouverture. Après les embrassades au son du jazz étaient venues les femmes tondues sous les sarcasmes des nouveaux résistants. Libération quand même.

    Quand on avait vingt ans dans ces années-là, on s’attendait à tout, on voulait bouffer le monde. On essayait de ne pas trop penser au frère mort dans un camp, au père écrasé sous une bombe. On fêtait la France retrouvée, on oubliait son incartade avec le Maréchal. On était prêt à pardonner. C’était ça aussi : on se libérait du passé, celui à la face sombre, la France qui avait été la catin des boches. Il fallait vivre, vivre fort et vite. On se mariait à toute allure, on enfantait pour repeupler le pays, remplacer les pauvres gars ou simplement pour rattraper le temps perdu à ne pas avoir mis au monde des enfants qui auraient crevé de faim.
    Donc, on enfantait. Et moi je naissais.
    Mes parents, vingt ans en 1943-44, ils avaient profité des premières vacances en paix pour sortir de chez eux. Des vacances, pas complètement, non, bien sûr, pas les moyens. Mais des demi-vacances, ça oui, ils pouvaient se le permettre. Alors, la colonie de vacances, côté monos. On prenait l’air, on était une bande de jeunes et on occupait les gamins avec trois fois rien. Ils s’étaient connus comme ça, s’étaient tournés autour et avaient franchi le pas. Fallait pas trop traîner, on voulait saisir sa chance, y en aurait peut-être pas pour tout le monde. Bref, l’histoire classique, fiançailles, mariage, comme on faisait en ces temps-là. On habitait chez la mère de la mariée, c’était plus simple, moins cher, et puis avec tous les dégâts des bombardements, on ne trouvait pas facilement à se loger. C’est au Racati, entre la gare et la vieille Faculté des sciences, en bordure des terres de l’ancien cimetière Saint-Charles.
    Et donc une nouvelle libération arrive le 12 avril 1952, après neuf mois d’attente, sans originalité. Cette fois, ce sera un garçon, deux ans après la fille. On est à Bouchard, même si l’on n’est pas de ce monde-là.
    Ma mère a-t-elle pensé, en me libérant, à son père qui avait été emprisonné à deux pas, exactement 1000 mètres à vol d’oiseau, dans une villa au 425 de la rue Paradis, siège de la Gestapo marseillaise ? Lui aussi avait fini par être libéré, après six mois de villa Paradis et de Baumettes. Juste à temps pour aller se fourrer, trois semaines plus tard, le 27 mai 1944, sous une bombe américaine. Ça se passe du côté de la gare où il travaille, en face de chez lui. Il rate de trois mois l’arrivée des goumiers marocains et des tirailleurs algériens de de Monsabert. Ma mère eut-elle le sentiment que cette vie qu’elle donnait venait compenser, venger, consoler celle qui avait été prise peu avant ?
    Pour sûr qu’elle y pensait, ma mère, tout en me libérant. Si je l’avais mieux regardée, ce jour-là, j’aurais pu lui trouver un petit air triste derrière sa joie.

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  • Clichés marseillais #22

    Manif interdite, suite

    Clichés marseillais #22Gigi et Roger reprennent leur souffle en buvant le thé brûlant à petites gorgées.
    – Ça se passe souvent comme ça ? demande Gigi.
    – Non, c’est la première fois que je vois ça ! Même en 68 c’était calme à Marseille. Là, ils sont chauds bouillants, les flics !
    – Et tu crois qu’on va recommencer, tout à l’heure ?
    – J’en sais rien, je suis pas dans le secret des dieux !
    – Pourtant, tu es au syndicat, non ? Je t’ai vu le matin distribuer des tracts à l’entrée.
    – C’est vrai, mais tu sais, au syndicat, je suis pas très bien vu des grands chefs, se marre Roger.
    Et devant la mine étonnée de Gigi, il explique.
    – En fait, on n’est pas toujours d’accord. On s’est bien engueulé en 68, quand des étudiants sont venus à l’usine pour nous soutenir. Les délégués de la CGT ne voulaient pas en entendre parler, ils les traitaient d’aventuristes, de fils de bourgeois, de fascistes ! Moi, je trouvais que c’était vraiment con de refuser le soutien de ces jeunes. Du coup, le gros – tu vois lequel – m’avait forcé à rentrer dans l’usine et il avait fait cadenasser les grilles pour que les « zéléments zestéreiurs », comme il disait, ne puissent pas pénétrer.
    – Ils avaient peut-être peur que les étudiants viennent casser les machines ? Que ce soient des saboteurs ?
    – Tu parles, ils avaient pas trop le style de saboteurs. Je crois surtout qu’ils ne voulaient pas qu’on parle avec eux, des fois qu’ils nous auraient mis des mauvaises idées dans la tête. En plus, dans le groupe, y avait une petite brune super mignonne, j’aurais bien aimé discuter avec elle !
    Mais devant les yeux étonnés de Gigi, il ajoute :
    – Non, je blague !
    – Mais pourquoi ils faisaient ça ?
    – Bof ! Ils ont fait ça partout, c’étaient les consignes du parti !
    – Du parti communiste ?
    – Bien sûr ! Presque tous les délégués CGT étaient au parti et au début, en 68, ils étaient contre la grève. Ils ne comprenaient rien à ce qui se passait. Surtout chez les jeunes et les étudiants. Et ils ne maîtrisaient rien du tout. Leur truc, c’était les élections, tranquilles ! Et ils savaient que parmi les « zétudiants », il y avait pas mal de gauchistes, comme ils disaient. Du coup, ils leur ont fait la totale : traîtres à la classe ouvrière, hitléro-trotskystes. Le gros est même allé jusqu’à dire à la petite brune qu’elle était du côté de Horthy, le fasciste hongrois ! C’était du grand n’importe quoi !
    – Ok, j’ai compris. On m’avait déjà expliqué des trucs comme ça, un ami, ben tiens, juste à côté, à la CNT ?
    – Les anars ?
    – Oui, mais les anars espagnols ; les anarco-syndicalistes, ils disent ! Y avait un vieux, à la menuiserie où je travaillais avant, Miguel, il avait fui l’Espagne à la fin de la guerre civile, en 1939, parce que les franquistes voulaient sa peau. Il m’a présenté à ses copains de la CNT et voilà pourquoi…
    – Faudra qu’on en reparle. Mais en attendant, on va se bouger le cul parce que c’est l’heure.
    Roger se lève, laisse quelques pièces sur le comptoir et les deux collègues se dirigent vers le Cinéac pour le nouveau rendez-vous.

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  • Clichés marseillais #21

    Manif interdite, suite

    Clichés marseillais #21Un barrage bleu nuit, des boucliers brillants desquels dépassent des casques, des lunettes, des matraques. Barrage en travers de la Canebière, barrage contre la colère encore pacifique. La manifestation a stoppé, les rangs de derrière tournent l’angle de la rue Paradis, continuent à avancer, bruyants, ignorants encore du barrage bleu. Les rangs se resserrent, aussi parce qu’on se rapproche, il y a des mots pour ça, on serre les rangs. On regarde autour de soi, on cherche dans la foule les visages connus. Il y a beaucoup d’ouvriers de l’usine mais il y a aussi des plus jeunes, des cheveux plus longs, des tenues moins convenues que les vestes de travail. On se rapproche de ceux du groupe, ce soir c’est notre famille, il faut qu’on reste ensemble, on se frôle, on se prend les coudes, on fait bloc. Gigi se soulève sur la pointe des pieds, il voudrait savoir ce qui se passe, il n’aime pas attendre sans savoir. Le collègue d’à côté a croisé les doigts et lui propose ses deux mains Vas-y, grimpe ! Gigi pose un pied, se hausse, il a quand même le temps de penser que la chaussure de sécurité sur la paume des mains, ça doit pas être très agréable mais ça y est, il s’est dressé, il dépasse toutes les têtes, ça ferait une bonne photo, Gigi, les yeux bleus, cheveux noirs, scrutant bers l’avant de la manifestation, tout le monde est arrêté, la première ligne est nez à nez avec les bleus qui se sont alignés en travers de la rue. De nouveaux camions arrivent et déversent de nouveaux uniformes. Et puis d’un coup les boucliers avancent. À nouveau, un long coup de sifflet, le même que tout à l’heure, mais cette fois il ordonne la dispersion, on le sait, c’est convenu comme ça. Les boucliers poussent la première ligne qui recule lentement pour laisser le temps aux autres de partir. Gigi a sauté à terre, le type qui l’aidait à regarder le prend par le bras et lui dit Suis-moi. Ils courent vers l’arrière, rue Vacon, rue d’Aubagne. Gigi suit toujours. Il sait qui est le gars : Roger, il travaille à l’atelier Electricité, les gars du syndicat le traitent de gaucho, trotsko, Gigi n’a jamais vraiment osé lui parler. Ça lui revient comme ça, pendant qu’il court derrière lui. Il sait où il est, rue de l’Académie, rue du Musée, des coins près de la vieille Bourse où il est venu avec Ber. Roger s’arrête, mains aux genoux, ils ne sont plus que tous les deux, autour des Arabes passent sans les regarder. Roger fait signe à Gigi et entre dans un minuscule café, tout en longueur. Ils marchent jusqu’au fond, passent le long des tables où des clients jouent aux dominos en buvant du thé. Ça sent la menthe, le tabac froid. Roger fait un signe vers l’homme qui se tient derrière le comptoir et s’assoit à la dernière table, un nouveau signe, cette fois pour Gigi. Il est muet, ce Roger ? Bizarre pour un trotskyste ! Non, il articule un Ouf ! J’en peux plus ! et Gigi se sent rassuré. Il n’en mène pas large. Dans quoi s’est-il fourré ? Ils reprennent leur respiration et se mettent à rire de se voir tous les deux à bout de souffle. Deux verres de thé à la menthe sont arrivés sur la table en formica. C’est chaud et ça rafraîchit en même temps. Gigi sent la sueur couler dans son dos. Putain, les enculés ! Tu l’as dit ! Ils rient encore. Attends, c’est pas tout ça, il est quelle heure ? Six heures vingt-cinq, on a rendez-vous à sept heures moins dix au Cinéac. C’est tout près, on y est en trois minutes, on va dire cinq pour être peinards, on a vingt minutes devant nous, les flics viendront pas nous chercher ici !

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