• Clichés marseillais #42

    Rue Sainte - Librairie Lire, suite

    Clichés marseillais #42Ils sont finalement une bonne quinzaine dans l’arrière-salle de la librairie. Il y a deux autres ouvriers de l’usine que Gigi ne savait pas encore faire partie des amis de Roger. Mais il ne faut plus dire les amis de Roger, comme le lui dit Roger, mais les camarades de l’organisation.
    – L’organisation de Roger, c’est bon, j’ai compris !
    – Mais non, tronche d’esque, l’organisation tout court !
    – Eh ça va, tu vois pas que je te fais marroner, et toi tu pites comme un mort-de-faim ?
    Les autres viennent de la réparation navale, des PTT et de deux ou trois petites boîtes. Il y a aussi un cheminot et une infirmière, c’est la seule femme du groupe. Ber est venu avec deux types du bâtiment et un banquier, enfin, banquier, disons un employé de banque ! L’affaire est rondement menée, ceux de l’usine ont préparé ce qu’ils appellent une motion, ils discutent une petite heure pour changer trois mots et deux virgules, tout le monde donne son accord, elle sera envoyée aux unions départementales de tous les syndicats et à la presse. On se quitte après avoir échangé des numéros de téléphone.
    Pendant que Roger voit les détails avec ses camarades les plus proches, Gigi traîne entre les rayons de la librairie qui a fermé ses portes. Le libraire a éteint une partie des lumières, l’ambiance est devenue intime. Gigi fait le tour en regardant les livres sur les tables puis il est attiré par le bruit d’une discussion provenant d’une autre salle encore plus petite, tout au fond, en fait un grand placard, où quelques jeunes, assis sur des cartons, sont engagés dans une discussion acharnée. Ça amuse Gigi de voir ces gamins – ils ont en fait un an ou deux de moins que lui, mais leur allure, leurs cheveux jusqu’aux épaules, les fait paraître plus jeunes – s’engatser comme ça. Il comprend qu’ils discutent pour savoir s’ils vont accepter l’adhésion d’un nouveau lycéen à leur organisation. Gigi pensait qu’ils cherchaient à recruter le plus de monde possible, mais apparemment ça n’est pas le cas, et l’adhésion en question ne va pas de soi. On reproche au gars – qui n’est pas là – ses liens avec « la social-démocratie » – en l’occurrence sa proximité avec son père qui est conseiller municipal socialiste. Tout en feuilletant vaguement un Précis historique et théorique du marxisme-léninisme qui lui semble pas mal fait du tout, il espinche du coin de l’oeil les jeunes qui sont maintenant passés au vote. Des petits papiers circulent et sont remplis avant d’être jetés dans un casque puis dépouillés. Le résultat est net, l’adhésion est refusée. Ce sera pour une prochaine fois…
    En quittant les lieux, après avoir salué Espana, Gigi raconte la scène à laquelle il vient d’assister.
    – Dis-donc, ils n’ont pas l’air tendres, les jeunes ?
    – Ah, eux ? C’est notre cellule lycéenne. Tu sais, en ce moment il y a beaucoup de jeunes qui veulent adhérer, alors ils sont obligés d’être un peu sélectifs.
    – Et moi, si je voulais adhérer, ça se passerait comme ça ?
    – Mais tu es déjà intégré, toi ! Je te l’avais pas dit ?

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  • Clichés marseillais #41

    Rue Sainte - Librairie Lire

    Clichés marseillais #41La réunion doit se tenir à la librairie Lire, rue Sainte, à un jet de pierre de O’Stop. Gigi ne connaît pas l’endroit, la seule librairie où il lui arrive de mettre les pieds, c’est chez Flammarion, sur la Canebière. Rien à voir avec cette boutique où l’on trouve plus facilement les oeuvres de Lénine que de Marcel Proust… Et ce n’est pas une image ! Des dizaines de volumes reliés, jaquette verte, prennent deux étagères. Ça doit en imposer, dans une bibliothèque !
    Les deux collègues sont en avance, Roger en profite pour présenter le libraire à Gigi. Jean Espana n’est pas grand et ce qui saute aux yeux c’est son imposante moustache et ses yeux pleins de vie qui pénètrent Gigi. Il sent comme une voix lui dire en silence Je t’ai reconnu ! La poignée de main est ferme. Il retourne à sa caisse et laisse ses deux visiteurs aller s’installer dans l’arrière-salle encore déserte.
    – Ce type est une figure à Marseille. Il a été exclu il y a trois ans du Parti communiste qui ne supportait plus sa liberté de parole. Son tort, c’est peut-être d’avoir été un peu trop naïf : en 1956, il a cru que Krouchtchev allait changer les choses en URSS et que les PC allaient devenir plus ouverts et plus démocratiques. Mais tu parles ! Macache ! À peine quelques mois plus tard, les Russes ont envahi la Hongrie où justement le PC au pouvoir menait une vraie politique d’ouverture. Tu te rappelles, la première fois qu’on a parlé, je t’avais raconté qu’en 68 à l’usine, le Gros avait traité les étudiants de fascistes ? Il leur avait jeté à la gueule qu’ils ne valaient pas mieux que Horthy, un fasciste hongrois qui avait soutenu Hitler ! Espana, c’est ce genre de choses qu’il ne supportait pas. D’abord, ils l’ont viré du Mouvement de la Paix, dont il était Président puis ils l’ont viré de son boulot de permanent. Il s’est retrouvé le bec dans l’eau. C’est là qu’avec quelques militants dans son genre, ils ont décidé de monter la librairie. Et depuis un an, on trouve tous les bouquins qu’on ne trouvait pas à la librairie du PC, rue Saint-Bazile. Et Jean accueille tous ceux qui ne trouvent pas de salle pour se réunir. C’est devenu le quartier général de la gauche contestataire marseillaise.
    – Et ça marche ?
    – Pour l’instant, ça a l’air de marcher. Bon, il y a bien eu un plasticage et un début d’incendie, mais il en faut plus pour effrayer le bonhomme. Il a été dans l’armée, dans la Résistance, il a même été lieutenant chez les CRS !
    – Un flic ?
    – Ça n’avait rien à voir. Après la guerre, des tas de résistants ont intégré les CRS. Les communistes y avaient pas mal d’influence. Mais ça duré quoi, deux ou trois ans et puis De Gaulle les a virés. Aucun rapport avec nos CRS d’aujourd’hui !
    Gigi trouve quand même ça bizarre. Il regarde le libraire à sa caisse sous un jour nouveau… La porte s’ouvre et un courant d’air froid s’engouffre dans la boutique en même temps qu’une dizaine de gaillards qui semblent bien agités.
    – Ah, voilà les camarades qui arrivent, on va s’occuper de toi, dit Roger.

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  • Clichés marseillais #40

    The red mole

    Clichés marseillais #40Le car en provenance de Bruxelles arrive à Marseille à six heures le lundi matin. Gigi et Roger profitent de la voiture de deux camarades qui rentrent chez eux, à Aubagne. Roger les présente comme Nicole et Robert, des camarades enseignants. Gigi ne tardera pas à les revoir lors de réunions au cours desquels le couple fait des exposés sur un peu tous les sujets, de l’économie à la sexualité, en passant par la situation en Bolivie. Ce sont des vieux, ils ont au moins vingt-cinq ans ! Ils les déposent devant l’usine. À sept heures Gigi et Roger reprennent le boulot. Gigi n’en peut plus, il navigue au radar. Le contremaître, qui l’a à la bonne, s’en aperçoit et l’envoie faire du rangement dans une réserve. Gigi pousse des caisses contre la porte et s’allonge sur une étagère. À midi, c’est Roger, prévenu par le contremaître, qui vient le tirer de sa réserve. Il n’a pas beaucoup de temps, il veut informer son collègue que la réunion avec les représentants des sections syndicales qui le soutiennent aura lieu le lendemain soir en ville. Ils descendront ensemble.

    Gigi sort à cinq heures et s’endort dans le bus. Heureusement, un type de l’usine qui a l’habitude de le voir descendre toujours au même arrêt le réveille à temps. Notre pauvre Gigi se traîne jusque chez Claudine où Stella l’attend. Son dépit de l’avoir vu partir tout le week-end à dache n’est pas totalement compensé par les cadeaux et les souvenirs qu’il rapporte : deux jolies brochures rouges titrées Éléments de théorie économique marxiste pour l’une et pour l’autre De la bureaucratie, ainsi qu’un badge avec faucille, marteau et un chiffre 4 par-dessus et pour finir un t-shirt représentant une taupe au poing levé. Le t-shirt lui servira longtemps de pyjama lorsqu’elle viendra dormir avec Gigi. Elle le voit sombrer dans le sommeil sur son verre de Janot, son cas est désespéré ! Il n’a pas la force d’écrire une ligne supplémentaire.

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  • Clichés marseillais #39

    La robe française

    Clichés marseillais #39Dans le car qui le ramène de Bruxelles, Gigi découvre un nouveau monde. Ils sont une soixantaine complètement surexcités par les heures qu’ils viennent de passer, entourés de milliers de jeunes, pour la plupart mais pas que, qui partagent les mêmes références, les mêmes valeurs, les mêmes tics. Ils placent le mot « camarade » dans chaque phrase, en commencent une sur deux par « effectivement » et citent Lénine et Trotsky à tout bout de champ. Et surtout, ils partagent l’idée que la Révolution est pour demain, qu’on n’a pas de temps à perdre dans des études, dans l’écoute des musiques dont les autres jeunes font leur miel ou dans la construction d’une famille. Elle est là, elle nous mord la nuque, disent-ils, et tout leur temps y passe.
    Pour Gigi, cela a quelque chose d’effrayant mais aussi d’enthousiasmant.
    Avant de sombrer de fatigue – il faut dire qu’ils ont dormi sous un chapiteau, sur un plancher de bois, dans un froid humide que les espèces de chauffages-réacteurs installés au milieu de la nuit n’ont pas réussi à dissiper – avant de se laisser happer par le sommeil comme une esque demi-dure par une girelle affamée, les militants – et quelques militantes, mais ça c’est une autre histoire – s’époumonent sur les couplets de la Jeune garde, la Varsovienne, Bandiera rossa et Le Grand métingue du Métropolitain, celle-là c’est la préférée de Gigi. Mais il n’en peut plus, après sa semaine de travail, une nuit de bus, une nuit sur des planches, il n’a plus qu’une envie, s’affaler dans un coin et dormir ! L’avant du bus est plus calme, tout le monde chante au fond, assis, debout, on s’en fout ! Il s’installe derrière deux vieux qui parlent dans une langue qu’il ne reconnaît pas. Au bout d’un moment, Roger vient le rejoindre et le présente : Youri et Vlad sont deux anciens membres du Parti bolchevik, ils ont fait partie de l’Opposition de gauche autour de Trotsky entre 1924 et 1934, date à laquelle ils ont réussi à quitter l’URSS pour éviter d’être liquidés par le régime stalinien, comme des millions d’autres. Ils avaient émigré en France et avaient travaillé tous les deux dans l’imprimerie parisienne. En 1938, ils avaient rejoint la IVe Internationale et lui étaient restés fidèles au fil des années, des débats de tendances et des scissions. Ils s’étaient installés à Marseille depuis leur retraite parce que Vlad y avait sa fille et ses petits-enfants. Youri avait suivi parce qu’il n’avait que Vlad et le parti dans sa vie. Gigi sentait que Roger était à la fois fier et ému de raconter leur histoire et les autres souriaient de le voir ému.
    – Vlad connaît des milliers d’anecdotes, c’est une mine ! Un jour, dans un stage de formation, il en a raconté presque toute la nuit. C’était l’été, il faisait nuit, on était étendus dans l’herbe et Vlad parlait, avec les grillons en arrière-fond. C’était magique ! Vlad, tu veux pas raconter quelque chose pour Gigi ?
    – Mais qu’est-ce que tu veux que je raconte, camarade ?
    – Ce que tu veux, ce qui te vient !
    – Bon, alors je vais te raconter l’histoire des robes. Tu t’en souviens, Youri ?
    - Les robes, quelles robes ?
    - Mais si, tu sais bien, les robes françaises !
    Mais Vladimir, il connaît tellement d’histoires, d’anecdotes ou de rumeurs de toute sorte, il en raconte tellement en buvant des petits verres de vodka qu’il ne sait plus du tout à qui il a raconté quoi.
    – Non, Vlad, je ne me souviens plus de cette histoire de robes françaises.
    - Tu vas voir, ça va te revenir. C’était en 1933 ou 34, un peu avant qu’on parte. Staline avait fait massacrer tellement de paysans en les traitant de koulaks qu’il n’y avait plus rien à bouffer. Dans les campagnes, les types enterraient les récoltes et laissaient crever leurs bêtes pour ne pas les donner à l’État. Bon, tout le monde a connu ça. Il fallait trouver des trucs pour distraire le peuple, lui faire oublier sa faim. Alors quelqu’un, quelque part dans un bureau, a eu une idée. Les gens n’avaient plus rien à se mettre sur le dos non plus, tout allait à l’industrie lourde, on avait complètement oublié l’habillement. Tu te souviens qu’à cette époque, tu marchais dans Moscou, tu ne voyais que du gris et du marron, et peut-être que le gris était du marron qui avait passé et le marron du gris qui était sale. Tu avais l’impression que certaines femmes étaient habillées avec des sacs de patates et parfois c’était vrai. Quand il arrivait des robes dans les magasins, les femmes avaient envie de se pendre avec tellement elles étaient moches. Donc, voilà mon gars, dans son bureau, on va l’appeler Igor, donc voilà Igor qui se dit qu’il tient l’idée du siècle. Il va voir un sous-secrétaire de l’adjoint au vice-ministre de l’Industrie ou un truc du genre, lui explique son plan et réussit à se faire établir un ordre de mission pour Paris. Igor part dès que le passeport et le visa sont prêts et que les fonds sont débloqués, c’est-à-dire quatre mois plus tard. Notre homme arrive en France après trois jours de train, il débarque un matin à la Gare de l’Est, met sa valise à la consigne et sort. Il marche dans le quartier, arrive à un passage couvert et trouve une série de boutiques de fringues. Il remonte le passage en examinant les vitrines d’un côté, redescends en regardant de l’autre côté, puis il se décide. Il entre dans un magasin où les robes exposées sont en rapport avec le maigre budget qu’on lui a alloué. Il regarde, touche, soupèse puis choisit une robe : tissu à fleurs, pinces à la taille, col rond et manches resserrées aux poignets, le truc classique qui descend à mi-mollet, correct, rien à dire. On lui fait un paquet, il paye, sort du magasin, parcourt le passage, gagne le boulevard et retourne à la gare. Il retire sa valise de la consigne, y glisse le paquet, consulte le tableau des départs. Son train part dans la soirée. Il ressort de la gare, s’installe dans un Café Bois et charbon comme il en existait à l’époque, commande un steak-frites et un demi de rouge puis une portion de camembert. Quand l’heure de son train approche, il retourne à la gare et va s’installer dans un compartiment fumeurs de 2e classe. Bon, je passe sur les détails, Igor rentre à Moscou, convoque le directeur de l’unité Textile 42, lui montre la robe, lui explique que c’est le dernier modèle à la mode à Paris et lui ordonne de fabriquer un million de pièces dans toutes les tailles possibles. Le directeur ne moufte pas, il part avec la robe. Il fait fabriquer le tissu puis les robes. Huit mois plus tard, toutes les vitrines de la Grande Russie regorgent de la fameuse robe dite française. Au début c’est la ruée, mais après quelques jours, quand on a commencé à ne plus voir que ça dans les rues, plus aucune femme n’a voulu en acheter. Il doit encore en rester dans des entrepôts quelque part.
    Vladimir s’est tu, il a sorti une fiasque en métal de sa poche, a pris une gorgée, a fait tourner. Gigi a bu un peu de vodka et a remercié. Il a mis les yeux humides de Vlad sur le compte de la vodka.

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  • Clichés marseillais #38

    Bruxelles - Europe rouge

    Clichés marseillais #38Un énorme amphithéâtre. 3 500 garçons et filles venant de toute l’Europe, des langues et des accents que Gigi ne connaît pas, ah si, là, il entend des Italiens, il va les saluer, Vous venez d’où ? Milano… Mantova… Bologna… Et toi ? Marseille ! Tu es au parti depuis longtemps ? Non, non, je ne suis nulle part, on m’a juste invité ! Ah ! Bravo !
    Dans quoi t’es-tu fourré, Gigi, se demande-t-il, et il est grand temps, maintenant que tu es à Bruxelles, à 1 000 kilomètres de chez toi, dans une conférence européenne – C’est quoi, l’Europe ? – de la IVe Internationale – Quoi ? – pour l’Europe rouge – Oh putain, les rouges ! – dans les locaux de l’Université libre de Bruxelles  – Au moins, je pourrai dire que je suis allé à l’université !
    As-tu bien fait d’accepter l’invitation de Roger ?
    Quand vous avez quitté Ber devant La Taverne, vous avez décidé de remonter à pied à Menpenti. Roger a envie de marcher, il prendra le bus là-haut. Est-ce le fait que l’entrevue avec Ber s’est bien passée, est-ce le litre de bière avalé sans rien manger, est-ce l’air frais du cours Julien ? Toujours est-il que Roger est euphorique.
    – Gigi, qu’est-ce que tu fais ce week-end ?
    – Ce week-end ?
    – Samedi et dimanche.
    – Oui, je sais ce que c’est, un week-end ! Ben, rien de spécial, je pense que je verrai Stella.
    – Bon, écoute : Stella, tu auras le temps de la voir. Ce week-end, tu viens avec moi à Bruxelles !
    – À Bruxelles ? Avec toi ?
    – Avec nous, l’organisation ! On monte en car à une conférence pour l’Europe rouge.
    – Une conférence pour l’Europe rouge ?
    – Tu vas tout répéter comme ça ?
    – Non, mais qu’est-ce que tu veux que j’aille faire à ta conférence ?
    – Ça va être génial ! On va rencontrer des militants de tous les pays d’Europe, on va parler de tout ce qui s’est passé depuis deux ou trois ans, ça bouge partout, 68 en France, en Tchécoslovaquie, 69 en Italie. Ça t’intéresse pas les grèves qu’il y a eu en Italie ?
    – Si bien sûr, mais j’y comprendrai rien avec tous ces étrangers.
    – Ce sera traduit, fada ! On aura des écouteurs avec des gens qui traduiront en direct, comme à l’ONU !
    – Je sais pas trop… J’ai pas vraiment l’argent pour ça…
    – C’est pas un problème l’argent, l’organisation prend tout en charge, on dormira sur place, il faudra juste prendre un duvet. Et puis, ce sera l’occasion pour rencontrer les camarades qui sont en train de se bouger pour toi ici. On pourra parler dans le car.
    – Ah oui, le car… C’est pas tout près, Bruxelles…
    – Bon, allez, c’est décidé ! On part vendredi à huit heures du soir de la Fac Saint-Charles. Je passe te prendre chez toi à sept heures et demie. On en reparle à la boîte. Je te laisse, tu es chez toi.
    – Tu veux pas monter boire un coup ?
    – Non, je veux pas déranger ta soeur.
    – Elle est au boulot, Claudine à cette heure-là.
    – Bon, ben… non, j’y vais. À demain !
     
    Et maintenant, Gigi est là, au milieu de ces gens qui chantent l’Internationale, et il chante aussi, et même qu’il chante en italien, parce que son grand-père Luigi la lui a apprise comme ça, et les camarades italiens rigolent et les camarades marseillais sont épatés, Gigi est leur nouvelle mascotte !
    Ils ont passé vingt heures dans le bus, dont trois à la frontière parce que la police française avait envie d’emmerder le monde. Ça devait faire quelques bus qui défilaient parce qu’à Bruxelles ils étaient plus d’un millier de Français ! Bon, les voilà arrivés dans une ambiance surchauffée, comme l’amphi bondé, des gens assis par terre, sur les marches d’escalier, des gens debout, des gens partout, une tribune où des types – ah si, tiens, y a une fille – se relaient au micro. On a donné à Gigi des écouteurs et un petit boîtier pour sélectionner la langue. Il écoute un peu tout, c’est marrant. Mais même en français, il ne comprend pas grand-chose. Alors il sort, il fait frais dehors, ça fait du bien, alors c’est ça Bruxelles, d’accord, et il marche un peu autour du bâtiment, il y a des tables couvertes de brochures et de livres, Roger lui a expliqué que ce sont d’autres groupes trotskystes qui viennent faire leur propagande.
    – Et vous les laissez faire ?
    – On s’en fout, ils ne sont rien du tout !
    Tout ça semble compliqué à Gigi. Tiens, ceux-là sont rigolos, ils lui parlent des extra-terrestres qui vont arriver sur terre et comme ils auront des supers fusées ou trucs dans le genre, ça veut dire qu’ils seront vachement plus développés que nous et donc, ils auront dépassé le capitalisme et ce seront des communistes ! Ah, d’accord ! Et en plus, ils ont derrière leur stand des affiches signées d’un certain Posadas qui cite un truc très intelligent qu’a écrit Posadas. C’est un autre ? Non, non, c’est lui… Ah, d’accord ! Je vais y aller, mon pote m’attend…

    Le soir, un sandwich en main, Roger présente Gigi à quelques camarades, Alain, très cool, Daniel, accent toulousain qui met en confiance, Henri, lui je l’ai entendu tout à l’heure, il parlait dans le micro, très classe. Gigi devient « un camarade ouvrier de Marseille qui vient de nous rejoindre ». Ah bon, j’ai rejoint quelqu’un ? Roger lui expliquera ensuite que ce sont les trois auteurs du livre qu’il compte lui prêter, sur Mai 68. Ah, d’accord !

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  • Clichés marseillais #37

    Noailles - Formidables !

    Clichés marseillais #37Gigi n’a pas eu à raconter à nouveau ses aventures, tout le monde est au courant, et nous aussi, ça va nous faire gagner du temps… Il observe Ber qui observe Roger qui observe Ber. Qui se tournent autour. Ce qu’on appelle à la boxe un round d’observation, sauf que dans ce cas on espère que ce n’est pas pour trouver l’ouverture ou la faille dans la garde. On ne cherche pas le KO, mais on veut être sûr de celui qu’on a en face. Ça s’apparente beaucoup à la phase de démarrage d’une négociation. Comment savoir ce que l’autre a dans la tête, ce qu’il veut, ce qu’il peut m’apporter, l’écart entre ce qu’il dit et ce qu’il pense ? Qu’est-ce que je peux lui dire pour le convaincre ou lui faire peur ? Dans la vie, tout est négociation : à quoi on joue cet après-midi, qu’est-ce qu’on regarde ce soir, où part-on en vacances, quel prix vous me faites si j’en prends trois, qu’est-ce que vous voulez pour arrêter la grève ? Ta peau, salaud ! Pardon, je m’égare…
    Fin du premier round, Ber propose d’aller s’en jeter un ailleurs, on serait pas plus mal pour discuter. C’est vrai que depuis l’usine, Gigi et Roger n’ont pas seulement pris le temps de se rafraîchir.  Allez, direction La Taverne, vous connaissez, eh pardi qu’on connaît ! À cette heure-là, le lieu est calme et en s’installant au fond on n’entend plus le trafic du boulevard Garibaldi. On commande des véritables parce que quand même, on a des choses à discuter !
    Dans le trio, Gigi fait presque le petit jeune, même s’il n’a que deux ans de moins que Roger. Et Ber fait l’ancêtre avec ses dix ans de plus que Gigi. Quand on a 18 ans, forcément, on regarde un homme de 28 ans comme quelqu’un d’installé, boulot, maison, femme, enfants, voiture, crédit, pantoufles… Or, Ber ne cadre pas avec cette image, Gigi s’en est déjà rendu compte et Roger va le découvrir ce soir.
    Ber connaît l’organisation de Roger, sans trop savoir de quoi ils sont capables aujourd’hui. Roger explique. Partout où ils sont implantés, les militants organisent une campagne de soutien à Gigi et contre les licenciements. En gros, les patrons sont des pourris, ils virent les travailleurs dès qu’ils gagnent moins de pognon, et quand les gens se défendent et manifestent, l’État bourgeois envoie ses chiens de garde pour renvoyer les ouvriers à la niche. Enfin, ce genre de choses. Dans les boîtes, le truc passe assez bien. Les directions syndicales essaient de calmer les choses, sachant que les « gôchisses » sont derrière, mais elles rament pour convaincre que non, on n’a pas à défendre un ouvrier poursuivi par la justice pour avoir manifesté contre des licenciements et s’être défendu face à des policiers qui le rouaient de coups ! Donc, on a des motions qui commencent à arriver de différentes entreprises du département, des syndicats de base et des sections distribuent des tracts, il y a même de l’argent qui arrive pour les frais de défense. Certaines structures interpellent leurs responsables pour une réaction plus ferme, mais sans réponse pour l’instant.
    Rien d’étonnant pour Ber qui considère les syndicats « officiels » comme des valets du patronat !
    Du coup, explique Roger, une réunion intersyndicale « sauvage » va se tenir avec les sections syndicales qui veulent développer un mouvement large sur le département contre les licenciements et contre la répression parce qu’il y a d’autres cas et que du train où ça va, il risque d’y en avoir d’autres ! Le côté sauvage plaît bien à Ber, il a l’air de se détendre. On commande une nouvelle tournée de véritables. Ber va faire bouger les camarades qu’il connaît et qui sont syndiqués. Il a des contacts avec quelques responsables de l’UD CFDT, Construction, Banques et d’autres.

    Gigi est rassuré, le courant est passé entre les trois hommes. Ils promettent de se revoir..

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  • Clichés marseillais #36

    Drague dans le bus

    Clichés marseillais #36Ils ont pris le 40 jusqu’à Castellane. Dans le bus, Gigi et Roger sont entourés de collègues de l’usine aussi évitent-ils de parler de ce qui les occupe. Pour Roger, les murs ont des oreilles et pour Gigi, Roger se fait des films, mais c’est pas grave… Roger en profite pour essayer de connaître davantage son nouvel ami dont il espère bien faire un nouveau camarade. Gigi a vite compris que le premier souci du militant trotskyste, c’est de croître et se reproduire ! Pour ça, il doit en savoir plus sur sa vie, et Gigi a l’impression de subir un interrogatoire…
    – Oh Roger ! je me croirais à l’Evêché ! Tu veux écrire un  roman sur moi, ou quoi ?
    Tout y passe. Tu lis ? Tu lis quoi ? Tu as des amis ? Tes parents, qu’est-ce-qu’ils font ? Qu’est-ce qu’ils votent ? Et ceci, et cela…
    – Tu veux pas ma taille de slip, aussi ?
    Mais à la vérité, ça ne déplaît pas tant que ça à Gigi, que quelqu’un s’intéresse à lui. Et puis, il a toujours aimé les questionnaires !

    En descendant la rue de Rome, l’interrogatoire s’oriente vers Ber. Gigi met tout de suite le holà.
    – Ecoute, Roger, le mieux ce serait que tu lui demandes directement, tu crois pas ?
    Mais Roger n’est pas un bourrin. Il sait qu’il ne convaincra pas Gigi, pas plus qu’un autre, par de longues discussions bien chiantes. Il laisse ça à certains de ses camarades que lui-même trouve assez insupportables. C’est dans la vie que chacun trouve ses raisons d’agir.

    Les voilà maintenant rue Rouvière. En passant devant le magasin Rigaud, Gigi raconte que sa mère venait ici à chaque rentrée pour acheter des blouses pour sa soeur et lui. C’était une des rares sorties « en ville » comme disait sa mère. Il y avait à Saint-Marcel des vieilles de la génération de sa grand-mère qui mouraient sans avoir jamais vu la mer.  Les voilà dans les petites rues où ils avaient couru après la première dispersion de la manif. Ça fait quoi ? On est mardi, c’était pas le dernier vendredi, l’autre, onze jours… En même pas deux semaines, le monde de Gigi a basculé. Il a participé à une manifestation violente, connu les coups et l’arrestation, passé une nuit en garde à vue, subi les pressions du syndicat, et découvert Roger dont les idées lui plaisent bien, et surtout… Stella !  En passant devant un coiffeur africain, il se voit sourire niaisement dans la vitrine. Il se dit qu’il l’emmènera ici, dans ce quartier où il se sent si bien, dans les bistrots qu’il fréquente avec Ber et Roger.  Et ailleurs aussi, il l’emmènera partout ! Lui aussi, il a des choses à lui faire découvrir. Mais ils enquillent déjà la rue de l’Académie et arrivent à la Bourse.
    – J’imagine que tu connais déjà, demande Gigi.
    – Je suis venu en 68, on se réunissait un peu partout. Sauf à la nouvelle Bourse, à la CGT, ils voulaient pas nous voir !
    Au bout d’un couloir mal éclairé, une porte ouverte, une affichette CNT-FAI, un bureau, une table derrière laquelle se tient Ber.

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  • Clichés marseillais #35

    Saint-Marcel - Entre-deux

    Clichés marseillais #35Nouvelle semaine, nouvelle journée, même trajet, même bus, même usine. Gigi vit mal cet entre-deux qui dure depuis la semaine précédente : les licenciements annoncés ne sont pas annulés mais les actions syndicales sont suspendues. L’heure est à la négociation disent les responsables, sans que les travailleurs puissent savoir précisément sur quoi portent les discussions. Le nombre de sacrifiés ? Le montant des indemnités ? Les délais ? En attendant, le boulot continue mais l’on sent que les gars ont la tête ailleurs. Et c’est dans ces situations que l’attention baisse et que les accidents arrivent. Lundi après-midi, on a frôlé le drame. Un manutentionnaire qui changeait d’atelier n’a pas vu un Fenwick qui allait en marche arrière, il n’a pas entendu le signal sonore de recul et a failli se faire écraser contre un mur. C’est un autre ouvrier qui a vu le coup arriver et qui a sauté sur le poste de conduite pour faire arrêter l’engin in extremis. Le gars s’en est sorti avec une belle frousse parce qu’il était moins une ! Au point qu’il a fallu avancer le chariot pour pouvoir le dégager. Le cariste n’en menait pas large non plus : blanc comme un linge lavé avec Bonux, mais y avait pas de cadeau, a déclaré un petit blagueur pour détendre l’atmosphère. Tout le monde s’est mis d’accord pour ne pas parler de l’incident de façon à éviter les problèmes.
    Entre-deux également pour Gigi sur ce que le syndicat veut de lui. Il n’a plus entendu parler de l’espèce d’autocritique que l’on attendait de lui, Lopez ne s’est plus pointé, mais le Gros l’ignore délibérément. On dirait qu’il ne sait pas comment se comporter avec lui. Même Roger ne vient plus le voir sur son poste. Il lui glisse deux mots à la pause, lui assurant que « l’organisation » s’occupe de son cas, que ça avance et qu’il le tiendra au courant.
    – Ça avance vers quoi ?
    – Je ne peux rien te dire pour l’instant. Fais-moi confiance.
    De toute façon, il n’a pas trop le choix… Il aimerait pouvoir parler tranquillement avec Roger, savoir ce qu’il prépare, ce que lui-même peut faire ; il n’aime pas rester les bras croisés alors que c’est peut-être sa vie, ou du moins son boulot qui est en jeu. Le mardi soir, il attend Roger au portail. Les ouvriers sortent de l’usine le plus rapidement possible, à pied, à vélo, en cyclo. Certains se dirigent  vers les arrêts de bus. Quand Roger apparaît, Gigi le rejoint et ne le lâche plus.
    – Je veux savoir ce qui se passe. Tu dois m’expliquer. Et puis, j’aimerais qu’on en discute avec Ber, le gars dont je t’ai parlé.
    – L’anar ?
    – Appelle-le de la façon que tu veux, mais moi je le vois d’abord comme un mec qui a de la bouteille, un mec réfléchi en qui j’ai confiance et qui pourrait m’aider. Avec toi, bien sûr.
    Roger hésite puis finalement se dit d’accord.
    – Si tu y tiens, on va aller le voir. Et puis, je pense qu’il doit avoir quelques contacts dans d’autres syndicats, ça peut être utile. Quand est-ce qu’on peut le rencontrer ?
    – J’ai son numéro à son boulot. Je l’appelle demain matin et on y va en sortant du taf. Le mardi soir, il est toujours à la Bourse.
    – Alors c’est dit, on fait comme ça.

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  • Clichés marseillais #34

    Menpenti - Ça plane pour eux

    Clichés marseillais #34Le dimanche est passé à toute vitesse pour Gigi et Stella. Claudine était de service à L’Entrecôte et les amoureux ont profité de la pluie pour rester à Menpenti. Stella a apporté bougies, encens et quelques 33 tours. Les foulards sur les lampes et la musique planante créent l’ambiance !
    – C’est bizarre, comme musique !
    Façon polie pour Gigi de dire C’est quoi, ce truc de jobastres ?
    – Tangerine Dream, c’est sorti cet été. L’album, c’est Electronic Meditation. Et avant c’était Kraftwerk, un groupe allemand.
    – J’ai préféré le premier.
    – C’est vrai que c’est plus abordable. Après, il faut s’habituer, après on aime, c’est comme tout…
    – Stella, je crois que je suis en train de m’habituer à toi ! Mais dis, tu as des goûts particuliers, toi !
    – Pour une coiffeuse ? C’est ça ?
    – Pas du tout, il faudrait vraiment être con pour dire ça ! Remarque, y en a des comme ça. Mon ami Ber, le photographe, il appelle ça le mépris de classe. Les bourgeois s’imaginent que nous on n’est pas capables d’aimer des choses différentes. Parce qu’ils nous méprisent. Toi tu apprécies cette musique et moi, quand Ber m’a montré ses photos, j’ai adoré ! Et peut-être que si on se fait connaître ces trucs-là, on les aimera tous les deux.
    – Ben oui, ce serait super. Attends, je vais changer, Tangerine, on essaiera plus tard. Tiens,celui-là, je l’ai acheté cette semaine chez Raphaël.
    Stella sort une galette noire d’une pochette avec un visage de femme en noir et blanc encadré de violet et le pose sur le Teppaz de Claudine. Des craquements, quelques percussions puis une voix grêle. « Ce sera tout à fait comme à la radio… » Stella revient se pelotonner contre Gigi qui écoute, médusé. Huit minutes pendant lesquelles ils ne diront pas un mot, scotchés à cette dont on ne sait si elle chante ou si elle parle, ou un peu des deux. Au bout de la face A, la nuit est tombée derrière les fenêtres. Gigi a l’impression de sortir d’un rêve.
    – Ouah ! Magnifique ! Tu en as beaucoup, dans ce genre ?
    – C’est le premier que j’achète d’elle. Brigitte Fontaine.
    – Inconnue au bataillon !
    – Tu ne pourras plus le dire. Allez, la face B.

    C’est le moment que choisit Claudine pour rentrer, dégoulinante de pluie. La pièce est plongée dans des lueurs jaunes, oranges, rouges, des odeurs d’encens, ambre, vanille et la voix vacillante d’une femme qui se déclare encore vivante…
    – Qu’est-ce que vous foutez dans le noir ? dit-elle en allumant le plafonnier.
    Stella plonge sous les draps.
    – C’est bon, Stella, je t’ai vue, tu n’as pas à te cacher.
    – Mais non, banane, je me cache pas, c’est pour la lumière…
    – Eh bien moi je vous dis un truc : je suis vannée ! Vous préparez l’apéro pendant que je vais me sécher. Janot pour moi !

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  • Clichés marseillais #33

    Opéra - O’Stop !

    Clichés marseillais #33– Voilà, tu sais tout !
    Bernard a écouté Gigi sans l’interrompre, malgré les glandes qui lui venaient au du récit. Ils ont ponctué l’histoire en picorant des olives, des lamelles de poivrons marinés et en éclusant des verres de gigondas.

    Le samedi soir, le restaurant O’Stop est toujours bondé, mais ils sont arrivés tôt, en ligne directe depuis le Grand bar Vacon. En quelques centaines de mètres, entre Noailles et l’Opéra, l’ambiance a complètement changé. Bernard a montré à Gigi quelques bars et boîtes de nuit fréquentés par le milieu marseillais et les politiques locaux. Sur les trottoirs, on croise des filles qui attendent le client et des avocats qui viennent de quitter le leur, le délestant au passage d’honoraires bien gagnés…
    Le quartier est d’autant plus animé que ces jours-ci un bâtiment de l’US Navy fait escale à Marseille. Des milliers de marins ont envahi le centre-ville et tout particulièrement les rues chaudes du quartier de l’Opéra. Grands gaillards en tenue bleue et blanche, bob sur la tête, démarche dite « chaloupée » dont on ne sait si elle est due au mal de terre, à la boisson ou à l’envie de « faire vrai ». Ils parlent fort et traînent en groupes dans les ruelles sous l’oeil bienveillant des MP, la police militaire qui n’interviendra qu’en cas de grave débordement. Ils claquent leur solde dans les « bars américains » auprès de filles court vêtues qui commandent des bouteilles de champagne sur leur compte. Mais O’Stop n’est pas leur tasse de thé – ou leur verre de bière. Trop petit, pas de musique et les filles court vêtues ne sont ici que de passage, elles aussi sont à l’escale, venant se réchauffer après leur séjour sur le trottoir. Ici, on sert des sandwiches à toute heure et à tout ce qu’on veut, il n’y a qu’à demander : jambon, omelette, andouillette, daube, boulettes…
    Encore un endroit où Ber est chez lui. Gigi commence à se demander si son ami a une maison… Il appelle les serveuses par leur prénom, commande sans regarder la carte et on lui trouve toujours une place au comptoir ou à la table du fond, celle des patrons, près de la porte des toilettes mais bon, c’est mieux que de rester dehors ! Il a commandé d’autorité poivrons marinés, saucisson, olives noires, il a choisi un tartare frites et pour Gigi ce sera les alouettes sans tête. Et force gigondas, comme s’il en pleuvait !
    Le restaurant hésite entre la bodega espagnole et la trattoria italienne, ce n’est pas de la haute gastronomie mais de la cuisine simple et une ambiance détendue, tout ce qui plaît à Ber et à Gigi. Bon plan !

    Bernard garde le silence un long moment après le récit de Gigi.
    – Les stals seront toujours des stals ! Mais ton Roger, il est fiable ? Qu’est-ce qu’il veut faire ? Les trotskards, je ne leur fais pas confiance automatiquement.
    Gigi note la nouvelle appellation, il se dit qu’il devrait commencer à noter pour faire un lexique…
    – Pour le moment, il est réglo. Il nous a envoyé chez un avocat et il dit qu’il va s’occuper de trouver l’argent pour le payer. Il ne peut pas me dire précisément ce qu’ils sont en train d’organiser, mais en tout cas je n’ai plus eu de nouvelles du gars de l’Union départementale, et le Gros est plutôt sympa avec moi. Tu serais d’accord pour rencontrer Roger ?
    – C’est pas une mauvais idée. Tu sais où me trouver.

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