• Clichés marseillais #52

    Cours Julien - Bouquinistes

    Clichés marseillais #52Roger n’a pas très envie de se retrouver seul après l’enterrement de Victor.
    – Tu dois voir Stella ?
    Non, Gigi ne doit pas voir Stella, Stella travaille au salon et le samedi c’est la grosse journée. Les vieilles dames de Menpenti défilent, ça tchatche, ça échange les derniers potins, ça raconte des horreurs, aussi ! Les femmes de gendarmes de la caserne Beauvau, de l’autre côté de l’avenue de Toulon, trouvent que Les vieilles, elles pourraient pas venir en semaine ? Elles n’ont que ça à faire ! Mais non, pourquoi est-ce qu’elles viendraient en semaine alors que c’est tellement plus animé le samedi ? Stella, ça la fait rire et de toute façon elle n’aime pas les femmes de gendarmes… Attends, là, on s’éloigne un peu du sujet, donc, on va manger un morceau en ville ? Et je vais te présenter quelqu’un ! OK, c’est parti, les voilà dans le 68.
    – Terminus, combien de tickets ?
    – Trois, répond le receveur.
    Depuis que les anciennes rames ont été remplacées, l’année précédente, ça bringuebale moins, mais Gigi aimait bien les voitures en bois. Enfin, il faut vivre avec son temps…
    Gare de l’Est, sortie sur le marché des Capucins, Roger entraîne son pote vers le cours Julien. Le long du lycée Thiers, les bouquinistes alignent leurs stands bleus. Ils montent jusqu’à la hauteur de la porte des classes prépas. Riger s’arrête devant un stand derrière lequel trône un  type, la cinquantaine, cheveux blonds hirsutes, yeux bleu clair.
    – Gigi, je te présente No, mon oncle. Lui c’est Gigi, il travaille avec moi.
    – Bonjour Monsieur.
    – Tu viens ici pour m’insulter, toi, avec ton Monsieur ? Tu l’as pas entendu, ton collègue ? No, je m’appelle, pas Monsieur ! Pébron !
    Le gars a l’air vraiment énervé, Gigi ne sait plus où se mettre.
    – C’est bon, il rigole ! corrige Roger.
    Il échange quelques nouvelles avec son oncle. Il expliquera plus tard à Gigi que No est le mari de sa tante, la soeur de son père. Après avoir épuisé trente patrons en vingt ans et ne sentant pas d’en supporter un de plus, il s’est pris ce stand. Travailler à l’extérieur, ne rendre de compte à personne, voir du monde à qui sortir des conneries à longueur de journée, ça lui convient à la perfection.
    – Alors c’est toi qui casses du flic ? demande No à Gigi.
    – C’est-à-dire que…
    – Tu peux lui dire, que tu es une brute sanguinaire, je lui ai déjà raconté !
    – D’ailleurs, l’interrompt No, regarde derrière toi, j’ai fait la revue de presse.
    Sur les murs du lycée, à côté de la porte, des coupures de presse sont collées. Gigi reconnaît pour l’essentiel des articles du Canard enchaîné. Les autres rapportent quelques ragots de la politique locale. Et puis il y a l’article de Rouge sur la répression de leur manif du 5 novembre.
    – C’est pas grand-chose, mais les jeunes, en attendant l’ouverture des portes, ça leur arrive de regarder. Et puis j’ai des clients qui connaissent et qui lisent. Tiens, j’en ai un qui est passé tout à l’heure, un minot haut comme deux pommes. Il vient tous les samedis échanger des San Antonio. Eh bè chaque fois, il regarde les articles et on discute. Enfin, c’est surtout lui qui discute parce que quand il démarre tu peux plus en placer une.
    Gigi écoute tout en examinant le stand : polars, livres de poche, histoire, illustrés, BD, disques. Sous le toit est suspendu un foutoir pas possible : poupées, écussons, pipes, porte-clés, cartes postales…
    – Vous vendez un peu de tout, je vois, demande Gigi.
    – Sauf le cul et les fachos ! Le cul, c’est ce qui rapporte le plus, surtout les interdits, les illustrés danois, trucs pourris avec des gamins, des animaux. Il y a des gens ici qui en ont sous les rayons, mais moi je veux pas. Ni les bouquins de militaires style les paras, la Légion étrangère ou la division Charlemagne.
    – On reviendra, tu expliqueras à Gigi, mais là on va y aller, qu’on n’a pas encore mangé, tente Roger.
    – Et moi, tu crois que j’ai mangé ? On va boire le pastis, d’abord.
    Il plonge derrière les livres, sort une bouteille et la tape contre un montant en regardant vers le bas. Dix secondes plus tard, un couple un peu plus âgé arrive en provenance d’un autre stand.
    – Oh Roger, qué fan ?
    – On passe. Je suis avec un collègue. Gigi, voilà Antoine et Mimi. Encore deux piliers de la bouquinisterie ! Regarde Mimi : à force de ramasser des sous, elle a les doigts tout usés !
    – Qu’il est couillon, ce minot !
    Mimi montre sa main droite dont les doigts sont coupés à la première phalange. Elle explique l’accident de voiture en Espagne, la main passée par la fenêtre et posée sur le toit, les tonneaux et les phalanges restées là-bas.
    – Remarque, dit No, que tu aurais mieux fait de liquider leur phalange à eux, aux franquistes !
    – Tu te lasses jamais, hein ? Tu la feras à chaque fois, la blague ?
    – Tant que Franco sera pas mort !
    No a sorti les verres et servi le pastis, sans eau pour lui.
    – Allez, on trinque à la mort de Franco !

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  • Clichés marseillais #51

    Victor, 50 ans de luttes

    Clichés marseillais #51Gigi décide de rejoindre à pied le cimetière Saint-Pierre. Les trottoirs du boulevard Baille sont déserts, comme d’habitude. Chaque fois qu’il vient ici et qu’il voit passer un bus 54, il sourit en pensant à l’expression des vieux Marseillais « Tu es bon pour le 54 ! » Autrement dit, le bus qui allait jusqu’à l’asile de fous… Il y a souvent des moments où il fait rire. Quand Claudine lui demande pourquoi il rit tout seul, il lui répond qu’il vient de se raconter une blague qu’il ne connaissait pas… Et parfois c’est vrai !
    Une petite foule patiente sur le parking devant l’entrée principale du cimetière, à côté des fleuristes. Gigi reconnaît certains camarades – ça y est, il a pris l’habitude – qui étaient dans le car de Bruxelles. Certains viennent le saluer. Il aperçoit un groupe en grande discussion, et Roger qui lui fait signe d’approcher. Il se sent moins seul mais comprend vite qu’il y a engambi. Roger lui explique à voix basse que les vieux militants avec qui il est n’ont pas apprécié certains soi-disant hommages envoyés par quelques anciens.
    – En cinquante ans de militantisme, Victor a connu beaucoup de monde. Depuis trois jours, il est arrivé un moulon de témoignages de sympathie. Surtout des gens qui l’ont connu en 1936 et après, quand il est arrivé à Marseille, mais pas seulement. Et tu imagines bien que parmi tous ces gens qu’il a côtoyés, tous n’ont pas suivi le même chemin, et c’est bien normal. Mais ce qui me fout les boules, c’est que parmi eux, il y en a qui se sentent obligés de signaler qu’ils reconnaissent le militant et l’ami « malgré les divergences, ou les désaccords ou les chemins différents… Putain, mais qu’est-ce qu’on s’en fout ! Pourquoi ils se sentent obligés de dire ça ? Tu peux me dire ? Moi, j’ai l’impression qu’il y en a qui se sentent le cul merdeux, je le sens d'ici…
    – C’est vrai que c’est un peu bizarre…
    – Bizarre, tu dis ! C’est lamentable, oui ! Regarde, un copain m’a recopié quelques phrases dans le style : « Je n’ai rien renié de ce que nous avons vécu ces années-là, même si le monde a changé. » Je traduis : j’ai changé, mais c’est la faute au monde qui a changé. Je n’ai plus rien à voir avec celui que j’étais mais je ne renie rien ! »
    – Déjà, on s’en fout un peu, non ?
    – Attends, un autre : « Par la suite, nous avons pu avoir des visions différentes de la lutte politique… » Traduction…
    – Non, celui-là je te le traduis moi : « J’ai changé de bord et je n’avais plus rien à voir avec lui. »
    – Exact. Un dernier parce que je vois que ça commence à rentrer : « Je suis fatigué de cette vie politique dont je ne supporte plus les redites. » Et là, on nous dit « Ça me gonflait donc j’ai tout lâché, et les gens comme Victor ne font que rabâcher les mêmes choses. »
    – Dur !
    – Viens, on avance.
    Ils prennent l’Allée principale, bordée de magnolias et de monuments qui suintent l’argent.t Gigi sent bien que les familles les ont voulu impressionnants. Des noms connus : Clot-Bey, Pastré. Il connaît bien l’endroit, il s’y attarde avec Luigi quand ils viennent sur la tombe de la grand-mère. Il sait que juste derrière, on trouve les chapelles des familles Sakakini, Cantini… Même dans la mort, la bourgeoisie marseillaise occupe les meilleures places.
    Roger poursuit son raisonnement :
    – Être fidèle, qu’est-ce que c’est ? C’est d'abord l'être à soi, ne pas essayer de se tromper soi-même. On n'est pas obligé de rester fidèle à ce qu'on a été à un moment donné. Non, on a le droit d'évoluer. Mais pourquoi s’en cacher ?
    – De quoi tu parles ? De qui ?
    – Il y en a, de la génération de Victor, qui pensent être restés « fidèles » – à qui, à quoi ? – en allant au PS alors que Guy Mollet envoyait la troupe en Algérie, d’autres en restant au PC même après le pacte germano-soviétique, l’assassinat de Trotsky, Budapest en 56 et Prague en 68. D’autres encore ont fait carrière dans le syndicalisme en avalant de temps en temps quelques couleuvres. Ou alors ils ont fait carrière tout cours, de beaux parcours professionnels, une petite célébrité. Pourquoi pas ? C’est leur vie. Mais pourquoi une partie s'acharne-t-elle à expliquer qu’ils n’ont pas changé ? Ben si, t'as changé et alors ? On peut rester copains, ou pas, des fois non, faut pas déconner... Mais c'est ton foutu droit ! N'essaie pas de te leurrer ! Ne nous prends pas pour des cons !
    – Ils ne sont pas obligés de faire ça, à quoi ça rime ?
    – Tu sais quoi, Gigi ? Beaucoup pleurent sincèrement Victor, mais en même temps ils pleurent leur jeunesse. Et tout le monde ne regarde pas en arrière avec la même sérénité !

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  • Clichés marseillais #50

    Victor, 50 ans de luttes

    Clichés marseillais #50Les semaines paraissent durer un mois. Décembre se traîne et tellement de nouveautés, de bouleversements dans la vie du Gigi ! Dans ses nuits en miettes, il se repasse en boucle le film des dernières semaines. Est-il encore le même que celui qui il y a un mois allait faire sa journée à l’usine, rentrait chez sa sœur, passait une soirée tranquille, dormait paisiblement, jardinait le week-end avec son père ? Celui qui ne connaissait pas les manifestations, les cellules de garde à vue, la politique ? Et celui qui n’était pas encore amoureux de Stella ? Les évènements se bousculent au long de jours qui se traînent comme s’ils craignaient d’arriver à Noël, mais Gigi sait bien qu’il projette sa propre aversion mélancolique de la période des fêtes. Les jours raccourcis à l’extrême, les heures pluvieuses, les sourires de fonction des foules avides d’achats lui donnent le cafard.

    Lors de la réunion de cellule suivante, Robert annonce la mort d’un vieux camarade. Les obsèques ont lieu samedi au cimetière Saint-Pierre. L’ordre du jour est aussi bouleversé que les copains qui l’ont tous connu, à l’exception de Gigi. Robert retrace le parcours de Victor et Gigi découvre la réalité d’un engagement de cinquante ans et ce que ça peut représenter pour les plus jeunes.

    Victor était du siècle, comme on disait à l’époque, il était né en 1900. Difficile à imaginer pour Gigi, il lui semble qu’on parle de la préhistoire ! La guerre l’a épargné en raison de son âge, mais elle l’a transformé. Son père, son oncle, des cousins, des voisins y ont laissé leur peau Il est révolté par cette boucherie. Il a lu les articles de Jaurès dans des journaux et des brochures que son père conservait à la cave. Élève ajusteur à l’École nationale professionnelle de Voiron, il suit l’actualité et se prend de passion pour la Révolution en Russie ; ses héros se nomment Lénine et Trotsky.

    À dix-huit ans, il devient adulte et chef de famille dans son village ardéchois. Il s’engage dans la Marine pour trois ans. En 1919, son bateau arrive en Mer noire pour participer à l’offensive française contre la Révolution russe. Les troupes se mutinent, refusent d’intervenir. Victor en est.

    Autour de la table, Gigi et ses camarades voient se dresser sous leurs yeux les tableaux vivants de l’Histoire avec un grand H. Et l’exposé de Robert, le professeur, ne ressemble en rien à tout ce qu’ils ont pu entendre à l’école ou au lycée. Ils marchent dans les pas de Victor, ils sentent la limaille de fer de l’atelier, elle a l’odeur du sang des parents restés dans la boue des tranchées. Ils ravalent les larmes des survivants, elles ont le goût salé de la Mer noire. Ils touchent les vieux journaux humides, c’est la couche soyeuse de moisissure des cabines du cuirassé Justice qu’ils effleurent des doigts.

    À son retour fin 1921, Victor entre aux Chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (PLM). Il découvre le syndicalisme et la politique à une époque où la marmite de l’Histoire bout à gros bouillons. Sa formation et son expérience dans la Marine lui valent un poste de Surveillant du Service électrique, un grade d’agent de maîtrise, espèce encore rare au syndicat. On lui confie des responsabilités à la CGT, il entre au tout nouveau Parti communiste formé après le congrès de Tours de décembre 1920. Il considère que les socialistes ont trahi en soutenant la guerre qu’ils qualifient de guerre impérialiste.
    Victor se marie avec Marthe en 1923, une petite fille six mois plus tard. Un rapide, Victor, pense Gigi ! En 1926, il est élu délégué du personnel. Il est délégué le 16 décembre 1934 au Congrès de fusion des cheminots du réseau PLM qui préfigure l’unification générale de tous les syndicats de cheminots l’année suivante.
    En parallèle de son activité syndicale, Victor suit les débats au sein du Parti communiste.  En 1936, après sa mutation à Marseille, il rejoint les trotskystes, exclus du PC et de la SFIO, qui viennent de créer le Parti ouvrier internationaliste. Et la guerre arrive, la Résistance sur laquelle il se montrera toujours discret mais qui lui vaut son arrestation par la Gestapo en novembre 1943. Il passera six mois aux Baumettes. L’après-guerre l’enthousiasme moins, mais Victor participe aux luttes anticoloniales, en soutien aux Indochinois puis aux Algériens. Retraité, il va travailler presque une année dans une usine d’armement montée à Kenitra par la IVe Internationale au profit du FLN. Les années 60 seront plus fastes pour Victor et ses camarades, rejoints dès avant 68 par des vagues de militants exclus du PC à cause, entre autres motifs, de leur soutien trop radical aux Algériens et aux Vietnamiens. Alors que le PC manifeste pour la paix en Algérie et au Vietnam, ces militants se battent pour la victoire du FLN et du FNL.
    C’est à cette époque que Nicole et Robert font la connaissance de Victor qui sera, avec Vlad et Youri, une icône pour les trotskystes marseillais. Et Robert précise bien qu’il ne faudrait surtout pas leur dire ça en face ! Il y a deux jours, Victor est mort, victime d’une crise cardiaque alors qu’il travaillait à la rédaction de ses souvenirs.
    Rendez-vous est pris pour le samedi.

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    Illustration © Institut d'histoire sociale CGT cheminots, 4 C 1/3, / archives.cheminotcgt.fr


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  • Clichés marseillais #49

    C’est ma première cellule-partie !

    Clichés marseillais #49– Et ton pseudonyme, qu’est-ce que c’est ?
    Stella écoute le récit que Gigi lui fait de la première réunion de cellule à laquelle il vient de participer. Mi-surprise, mi-amusée, mi-effrayée. Mais bougre d’imbécile, ça dépend de la grandeur des moitiés…
    – J’ai pas le droit de te le dire…
    On ajoute un bon tiers d’incrédulité.
    – Moins tu en sais, moins tu pourras en dire sous la torture !
    – …
    – Non, je déconne, là… Le truc, c’est que dans tout ce qui est écrit, on ne met jamais le vrai nom, mais le pseudo. Ça fait que si des fois ça tombe entre des mains malintentionnées, personne ne pourra savoir qui c’est. Pour les numéros de téléphone, chacun a son code, sa façon de les noter. Mais ça je ne peux même pas t’expliquer le principe, qu’y a quelqu’un en train d’écrire tout ce que je te dis…
    – Tu es sûr que tu n’es pas tombé dans une secte ?
    – Roger et Pierre, que tu as vus à Aix, ils semblent une secte ?
    – Pas vraiment, non…
    – Je te raconte ça parce que c’est un peu le folklore, c’est pas le plus important. Il paraît que dans une autre organisation un peu dans le même genre, au début de chaque réunion le responsable lit un petit papier avec le nombre de journaux vendus la semaine précédente dans toute la France, le nombre de personnes nouvelles avec qui ils ont discuté. À la fin, il brûle le papier dans un cendrier devant tout le monde.
    – Oh fatche ! J’aimerais le voir, ça… Mais vous, comment ça se passe ?
    – Déjà j’ai eu l’air un peu couillon quand j’ai vu les copains sortir les cahiers ou les carnets et se mettre à prendre des notes. J’avais rien prévu, moi, Roger m’a passé une feuille et un stylo, j’ai fait semblant de noter en même temps que les autres, en faisant exprès de mal écrire pour que personne ne puisse lire et s’apercevoir que je marquais que des conneries.
    – Fais voir !
    Sur la feuille quadrillée, Stella regarde les gribouillis informes. Gigi doit traduire.
    – Une camarade a fait un exposé sur une brochure qui vient de sortir, « URSS et pays de l’Est : socialisme ou capitalisme ? »
    – Ouille !
    – Non, super bien fait, clair, j’ai presque tout compris, t’as qu’à voir ! En plus ça m’intéresse, elle a parlé de la Tchécoslovaquie et de plein de trucs. Dans la discussion, j’ai noté ce qui m’a fait rire mais j’ai rien dit : j’ai bien vu que ça n’amusait personne. Par exemple : « Le chômage, il existe en URSS ; mais il est masqué parce qu’on oblige les gens à travailler ! »
    – Ah, excellent ! Donc, tout le monde travaille mais il y a du chômage ?
    – Voilà. Le copain a dû mal s’exprimer, mais c’était drôle. Et le même, après il sort « Ça fait longtemps que j’ai cessé d’y croire, mais maintenant je n’y crois plus du tout. »
    – Au moins c’est clair !
    – Et à la fin de son intervention – c’est comme ça que ça s’appelle, quand quelqu’un parle – il a dit « Bon, maintenant j’arrête parce que j’ai fini. »
    – Ah oui, c’est une bonne raison ! En fait, vous vous ennuyez pas dans vos réunions !
    – C’est déjà ça ! Bon, je me moque un peu, mais j’ai quand même appris des trucs et puis on a parlé de ce qui se passe à l’usine. Les copains que je ne connaissais pas ont dit que ça remue pas mal dans le syndicat. La majorité veut me soutenir, c’est les gars de l’Union départementale qui freinent. On a discuté pour voir comment on pouvait faire bouger les choses. On va faire un tract que des gens de l’extérieur viendront distribuer. Et là, trop bonnard ! On parlait de la distribution à la porte et toujours le même copain qui nous sort « Le matin tôt, c’est tôt ; et le soir, il fait noir. » Avec Roger, on s’est estrassés de rire ! Je sens que je vais prendre plein de notes et écrire un bêtisier… Dans cinquante ans, ça vaudra de l’or… ou pas !

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  • Clichés marseillais #48

    Saint-Marcel - Traverse de Nazareth

    Clichés marseillais #48Roger a prévenu Gigi quelques jours à l’avance :
    – Mercredi, on a une réunion de cellule. Ça se passera chez moi.
    Et aujourd’hui, nous y voilà. Ils vont boire un demi en face de l’usine pour attendre les autres camarades. Ceux-là ne sont pas connus des responsables syndicaux.

    Pour Roger, les choses s’étaient passées différemment : il travaillait déjà ici avant 68, militant au syndicat et au parti. Puis, comme d’autres, l’écoeurement devant la grève générale abandonnée, les reprises usine par usine en échange d’un accord qui ne correspondait pas au rapport de forces. Le Coup de Prague par là-dessus pendant le congé d’été et c’est la bascule, il commence à ouvrir sa gueule, il discute, il n’est pas forcément d’accord sur tout et tout de suite et là il voit les sourcils se froncer, les échanges à voix basse dans son dos, les informations ne circulent plus, on oublie de le convoquer aux réunions.
    Il se demande ce qui se passe, il comprend assez vite, il se sent comme un pestiféré. Alors il cherche, il lit, rencontre des gens, il apprend. Dans sa tête, il y a comme de minuscules pousses vertes pointant au-dessous de la taille franche d’une branche, se développant insensiblement sans qu’on y prenne garde jusqu’au jour où l’on y regarde de plus près, jusqu’à se dire Tiens, elle n’était pas là avant, celle-là ! Alors on l’observe, on l’encourage, on la regarde grandir et il y en a d’autres qui ont pointé et qui grandissent.
    À la porte de l’usine, des étudiants distribuent de temps en temps des tracts dans lesquels Roger retrouve beaucoup des idées qui ont germé dans sa tête. En fait, personne ne sait s’ils sont étudiants mais les responsables du syndicat entretiennent cette idée des zéléments zextérieurs qui viennent semer leurs mensonges dans les têtes des travailleurs qui regardent l’avenir radieux le menton haut, le regard aussi clair que les idées.
    Ça, c’est pour Roger.

    Les autres, ils sont là pour ça. Roger lui explique aussi, après lui avoir raconté son parcours. Les autres étaient étudiants mais après 68 ils ont voulu aller là où, selon eux, les choses se passaient et là où ils pourraient avoir un rôle à jouer, un grain de sel à ajouter dans le grand tourbillon de l’histoire qui avait commencé à tourner. Entrés à l’usine fin 68, début 69, ils avaient fait leur trou en faisant oublier leurs années d’études. Comme ils étaient intelligents, qu’ils savaient ce qu’ils voulaient et qu’ils se montraient efficaces dans l’action syndicale, on leur avait rapidement confié des responsabilités. Ils avançaient prudemment, sachant que se mettre à découvert les exposerait à une descente en flammes de la part de l’appareil syndical. On ne jugerait pas alors leurs convictions, leur dévouement pour la défense des salariés, mais leur soumission à la ligne. Et là ils savaient qu’ils perdraient. Ils tâchaient donc pour l’heure de relayer du mieux qu’ils le pouvaient les demandes des ouvriers, d’analyser la situation en cherchant de tout les racines. C’était là l’origine de leur qualification de « radicaux », ils ne restaient pas à la surface des choses. Ne pas croire sur parole, douter, critiquer, discuter, se remettre en question. On aurait pu dire qu’ils avançaient masqués. À quoi ils auraient répondu qu’ils devaient faire face à des gens qui masquaient, quoiqu’inconsciemment pour certains, leur incapacité à remettre véritablement en question un système qu’ils condamnaient en paroles.
    Ces camarades-là avaient encore l’oreille de ceux qu’ils qualifiaient entre eux de bureaucrates syndicaux. Ils devaient donc se montrer discrets. Gigi et Roger voient arriver trois ouvriers de l’usine que Gigi ne connaissait qu’en tant que tels. Ceux-là longent le bar sans un regard vers l’intérieur. Gigi n’a rien remarqué de spécial. Quelques minutes après, Roger se lève et les voilà qui s’en vont, ils marchent sur le trottoir de la nationale jusqu’à prendre par des rues qui montent vers la colline, jusqu’à une étroite ruelle, la traverse de Nazareth. Un portail ouvert, une maison modeste entourée d’un jardin, une porte en rez-de-chaussée que pousse Roger, Voilà, c’est chez moi, mes parents habitent au-dessus. À l’intérieur, un salon, une table, des chaises sur lesquelles sont installés une jeune femme et les trois camarades qui sont passés devant le bar voici quelques minutes. Derrière eux, une voiture pénètre dans le jardin, Gigi  se retourne et reconnaît Nicole et Robert qui les avaient raccompagnés à l’usine au retour de Bruxelles.

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  • Clichés marseillais #47

    Marseille by night

    Clichés marseillais #47Fin novembre, Marseille connaît un de ces épisodes climatiques qui jalonnent son histoire et surtout la mémoire des Marseillais. Les anciens racontent qu’en février 1956, la fontaine du Palais Longchamp était changée en cascade de glace et que les oliviers avaient gelé dans toute la région.
    Cette année c’est la pluie qui s’abat un après-midi et submerge tout. Durant une douzaine d’heures, des ruisseaux dévalent les rues du centre-ville, convergent vers la Canebière devenue fleuve allant se jeter dans le Vieux-Port qui se confond bientôt avec le quai des Belges. Gigi a le temps de rentrer à Menpenti avant que les rues soient totalement inondées, l’eau atteignant par endroits un mètre de hauteur. Il descend du bus devant le salon de coiffure et s’y engouffre. Les clientes s’émeuvent à la vue de ce beau jeune homme que la traversée de l’avenue a transformé en estrasse dégoulinante.
    Stella abandonne la couleur de Madame Truchi, enfouit Gigi sous des serviettes avant de l’installer sous un casque. Madame Colombani, la mère de la buraliste, trouve un nouveau filon pour ses éternelles rouscailleries.
    – C’est leurs bombes atomiques qui dérèglent tout. C’est pas normal toute cette pluie. Remarque bien que du coup ça nettoiera la bordille que les poubelleurs laissent derrière eux. Ceux-là, ils disent qu’ils font le « fini-parti ». Moi je les vois, au bar, que c’est pendant leurs heures de travail, ils enquillent les jaunes et à dix heures c’est « Je suis fini, je suis parti ! » Gigi demande à Stella de monter le sèche-cheveux pour ne plus entendre.

    Le sommeil a commencé à fuir Gigi peu de temps après la manifestation interdite qui s’était soldée par son arrestation. Il fait des cauchemars, de réveille avec des palpitations, ne peut plus se rendormir et arrive à l’usine complètement escagassé.
    Cette nuit, il est rue des Pistoles, numéro 17, dans le vieux quartier. Tellement étroite… Il accélère le pas dans les courants d’air d’un mistral qui souffle en rafales, il revient sur lui-même, sent une main qui se pose sur sa poitrine, le stoppe net puis peu à peu relâche la pression, lui laisse l’illusion d’une liberté de mouvement retrouvée, alors il fait un pas puis deux et la main est encore là pour le ralentir, ou bien est-ce un corps tout entier qui se colle au sien, entre les jambes duquel il glisse les siennes, pour une danse, un combat ou une union charnelle avec la mort froide qui le pénètre jusqu’à la moelle, se répand dans chacune de ses cellules, liqueur glaciale qui l’enivre, s’empare de lui, alors il fait demi-tour et le souffle de mort l’appelle, sirène mugissante, rafale qui l’aspire et cette fois c’est lui qui la pénètre de toute la tension de son corps qu’il renonce à tenir, abandonné à sa pulsation, plus indomptable qu’un étalon jamais monté, dont les longs muscles noirs frémissent sous la peau fine et douce, qu’un souffle entoure de sa tendre étreinte à laquelle il cède, esclave consentant…
    Gigi est seul, entortillé dans les draps trempés de sueur. Trop tard pour se rendormir. Il s’habille en vitesse et sort. La porte qui claque derrière lui le fait sursauter, comme si le bruit venait d’ailleurs. Couloir, escalier, couloir, porte, trottoir. Rue noire, ordures débordant de conteneurs cabossés. Gigi marche sans véritable but, bientôt aspiré par la pente en direction du port qui concentre chaque nuit la misère, la violence et les âmes perdues.
    Au détour d’une rue, il entend devant lui le claquement de talons rapides. Une ombre émerge de la nuit par intermittence, à chaque passage dans le halo de lumière des réverbères. Dans les quelques secondes de cette illumination, il devine une femme, silhouette noire aussitôt absorbée par l’obscurité. Les détails apparaissent peu à peu, comme les instruments qui entrent un par un dans la musique. Corps longiligne, robe longue, chevelure flottante. Victor se rapproche, suit cette ombre dans ses tours et détours incohérents qui forment comme une spirale dont le centre pourrait être les bars de nuit les plus mal famés du quartier de l’Opéra. C’est bien dans un de ces lieux que la femme s’engouffre sans hésiter, suivie quelques secondes plus tard par Gigi. L’endroit, tout en longueur, est baigné d’une lumière bleue qui accentue le teint blafard des rares clients alignés devant le comptoir. En entrant, il a juste le temps de voir la femme disparaître par un escalier conduisant au sous-sol dont parvient un air de jazz. Gigi descend à sa suite. Une cave voûtée en pierre, quelques banquettes recouvertes de peluche bleue râpée, des ombres avachies autour de quelques tables basses chargées de verres, de bouteilles, de cendriers débordants. La femme est assise sur un tabouret haut devant le petit comptoir. Elle tourne le dos à l’escalier dont Gigi descend les dernières marches. Il se juche sur le tabouret voisin de celui de la femme et cherche son regard dans le miroir qui leur fait face. Victor se retient à la barre courant le long du comptoir. Le visage de la femme n’est qu’une cicatrice, boursoufflements entre des plaques lisses et livides. Un œil est totalement fermé par une paupière creuse. Un trou à la place du nez.
    C’est dans un cri que se réveille à nouveau Gigi.

    (à suivre)

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  • Clichés marseillais #46

    Noël marseillais

    Les jours passent, novembre s’achève dans la grisaille du ciel et des esprits. Gigi attend son procès qui aura lieu en janvier. Roger s’occupe de sa défense, trouve des témoins de moralité. Le nom fait beaucoup rire Stella.
    – Si je leur raconte ce qu’on fait ensemble, ta moralité elle va tomber en chute libre !
    À Saint-Marcel, on a vite fait de trouver des candidats. Une ancienne institutrice de Gigi s’est présentée spontanément chez les parents.
    – Mais comment vous êtes au courant Madame Boyer ? a demandé Madame Baldini.
    – C’est pas bien dur, vous savez ! D’abord, la moitié des gamins du quartier sont passés dans ma classe. Après, toutes les bazarettes s’en donnent à cœur joie sur le marché. En tout cas, vous pouvez compter sur moi !
    Le contremaître de Gigi lui a dit qu’il voulait témoigner.
    – Ça va pas vous faire tort, Monsieur Puissant ?
    – Je m’en cague ! L’année prochaine, je pars à la retraite, je n’ai rien à perdre. Ils me feront pas un deuxième trou du cul ! Je veux faire un truc bien pour toi.
    – Alors merci, merci beaucoup !
    La mère de Stella s’y est collée ; elle a convaincu un cousin curé qui a rencontré Gigi une fois au salon. Enfin, disons ancien curé, parce que lui il s’est défroqué pour marier une fille qu’il avait engrossée, comme disait Madame Bazzali.
    L’avocat était content et se marrait :
    « Une institutrice, un contremaître et un curé : l’école, le travail et l’église, que rêver de mieux ? »

    Noël approche, les jours continuent de raccourcir. Pour Gigi, c’est la pire période de l’année. Passé le 21 ou 22 décembre, même si c’est l’hiver, les jours commencent à rallonger et il se dit qu’on va vers l’été. Après, c’est l’été jusqu’au 21 septembre, c’est bon. Mais l’automne… Et Noël, les préparatifs, les achats, la famille… Ça le déprime. Quand il descend à la Bourse après le travail, il évite les rues de Rome et Saint-Ferréol bourrées de gens encombrés de paquets.
    Le meilleur souvenir que Gigi garde de Noël, c’est quand son père les emmenait en ville, sa sœur et lui, quand ils étaient minots, faire les dernières courses. Pour l’occasion, ils prenaient le train jusqu’à Saint-Charles. Il suffisait ensuite de descendre le grand escalier, d’entendre à chaque fois le père raconter qu’une voiture les avait un jour empruntés, de se laisser tirer le portrait par un photographe de rue et ils avaient la Canebière à portée de vue. Ils approchaient du saint des saints, car pour les Marseillais, la ville se réduit à un quadrilatère délimité par la Canebière, la rue Paradis, la Préfecture et le cours Lieutaud. Au-delà, on passe dans les contrées limitrophes dénommées « les quartiers ».
    Ils étaient donc « en ville », là où dans un rayon d’une centaine de mètres, les Marseillais trouvent tout ce qu’il faut pour un bon Réveillon : Toinou, Dromel et Michel. Toinou pour les huîtres et les moules, Dromel pour les fondants, chocolats, pâtes de fruits et marrons glacés, Michel pour la pompe. Bien sûr, il fallait s’y rendre au dernier moment, c’est-à-dire le matin du 24 décembre, pour que tout soit le plus frais possible. Et bien sûr, il y avait la queue partout. Et c’était ça le mieux ! Faire la queue dans les odeurs d’iode, de sucreries et de fleur d’oranger ! Pas de vrai Noël sans queue !
    Aujourd’hui, Gigi se demande si un jour lui aussi emmènera ses enfants faire les courses de Noël en ville.

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  • Clichés marseillais #45

    Une soirée à Aix

    Le samedi suivant, Gigi et Stella montent à Aix avec Roger.
    – Les copains étudiants font une fête, ça va être super ! leur a-t-il dit.
    Ils s’esquichent dans l’Ami 6 bleue de la mère de Stella, avec deux copines de Roger et en route pour le Grand Nord !
    Pour Gigi et Stella, Aix est la ville bourgeoise, l’ennemie historique de Marseille la populaire. Ils n’y mettent jamais les pieds. Il a fallu toute la force de persuasion de Roger pour les décider. Faut dire que ce n’est pas ce dont il manque le plus !
    La fête se passe dans une petite maison derrière la Faculté des Lettres. Les locataires ne sont plus étudiants depuis un moment, mais ils sont toujours prêts à héberger les soirées des camarades plus jeunes. Gigi et Stella découvrent une nouvelle forme d’amitié. Je ne te connais pas, mais tu es un camarade ? Alors tu peux me demander ce que tu veux et si je peux je te le donne ou je le fais pour toi. Les gens sont assis par terre, la musique est forte, ça boit, ça fume, ça discute, c’est un peu étourdissant pour les deux Marseillais. Gigi est content d’avoir apporté une bouteille de Janot, c’est la seule sur le buffet ! Stella ouvre de grands yeux, elle regarde passer de main en main une drôle de cigarette dont elle se doute qu’elle ne contient pas que du tabac. Elle tire une bouffée et la passe à Roger.
    – Non, merci ! et il la passe à la suite.
    – Tu n’aimes pas, demande Stella ?
    – Je ne me pose pas la question. En fait, dans l’organisation, on n’a pas le droit de fumer ça, dit Roger.
    – Ah bon ? Mais pourquoi ? demande Stella.
    – C’est illégal. On n’a pas envie d’avoir des ennuis avec la police pour ça. C’est déjà arrivé qu’ils fassent chanter des militants : Soit tu nous refiles quelques tuyaux sur vos activités, soit on te fait plonger un max ! Alors on évite.
    Gigi a écouté la conversation et hésite. Est-ce qu’ils sont coincés ou rigoureux ? Pour l’instant, il se dit que c’est peut-être une preuve de sérieux.
    Roger a rapidement fait signe à un camarade et le fait asseoir près d’eux.
    – Pierre, tu as vu Gigi à Bruxelles, et voilà Stella, sa copine.
    – Je me souviens. Tu as fait plaisir à Vlad en écoutant ses histoires. On les connaît tellement qu’il est tout content de trouver un nouveau public. Et toi, raconte, qu’est-ce que tu fais de beau à Marseille ? demande-t-il en relevant la mèche brune qui lui tombe sur les yeux.
    Stella raconte le salon, le quartier, Gigi raconte l’usine. Pierre écoute puis se lève pour se joindre à un autre groupe, Roger raconte à son tour comment Pierre s’est engagé dans la politique.
    – À ma connaissance, c’est celui qui a adhéré le plus jeune. Je crois qu’il avait douze ou treize ans quand il a adhéré aux JC puis très vite à la JCR. C’était à Nice, plusieurs années avant 68, ils n’étaient pas nombreux. C’est la solidarité avec le Vietnam qui l’a fait bouger. Ce type a tout pour lui : il connaît une masse de choses, il réfléchit à mille à l’heure, il écoute les autres, c’est un bon organisateur et un super orateur. En plus, ce qui ne gâche rien, il est hyper sympa, partant pour toutes les déconnades, et il a une belle gueule. Stella approuve.
    Au bout d’un moment, Gigi et Stella commencent à trouver le temps long, d’autant que l’atmosphère est de plus en plus enfumée et les bouteilles de plus en plus vides. La semaine de travail se fait sentir. C’est au moment où ils décident Roger à partir que Pierre surfit pour leur dire que non, pas question de rentrer, vous venez avec nous, on va voir des copines à la Cité U. Ils auront une première leçon de sa force de conviction : impossible de dire non à Pierre ! Roger laisse les deux copines montées de Marseille avec eux, elles ont fait affaire et passeront la nuit à Aix. Et les voilà repartis dans l’Ami 6, derrière une 4L qui emporte le reste du groupe. Pierre remue dans tous les sens comme s’il voulait faire basculer la voiture et crie dans le dos de Stella :
    – Vas-y, accélère, on va les doubler !
    À la Cité universitaire, ils réveillent les copines qui résident là. Il y a Henriette, Annie, tout le monde s’entasse dans une chambre puis dans l’autre, ça court dans les couloirs, ça crie. Quelqu’un met un disque. Stella et Gigi se marrent :
    – « Comme à la radio », c’est notre chanson fétiche !
    – C’est dingue ! hurle Pierre. Ils me plaisent, tiens, ces deux-là.

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  • Clichés marseillais #44

    Dugommier - Louise Michel

    Clichés marseillais #44– Alors ça y est, ils t’ont mis le grappin dessus ? Ils n’ont pas traîné, dis donc !
    Ber tapote en rythme son stylo contre le bureau, Gigi comprend qu’il apprécie moyennement son intégration à l’organisation. Il se doute que son ami est déçu, il ne sait pas trop comment lui expliquer le truc. Ils se regardent un moment en silence, ça pourrait basculer d’un côté ou de l’autre. Et puis, à mieux y regarder, Gigi comprend que Ber n’est pas vraiment fâché. Il y a une espèce d’ombre de sourire sur sa tronche d’ours mal léché, que le soleil ne parvient pas à franchement dessiner, sans que les nuages ne l’avalent.
    – Sur l’usine, c’est eux qui se bougent, tu sais bien… On ne peut pas tout miser sur les discussions avec les patrons ou la Préfecture. Tout le monde nous balade, dans cette affaire. Et on sait comment ça finira, ils vireront des centaines de gars ! Les autres n’ont fait que me menacer après la manif et mon inculpation, et ça m’a bien filé les boules. Je ne peux pas leur faire confiance.
    – Si je peux comprendre ça, tu peux comprendre aussi qu’on n’adhère pas à une organisation comme celle-là juste parce que ses militants te défendent mieux au boulot ! C’est pas que du syndicalisme, là, c’est de la politique !
    – Justement, j’ai entendu des tas de discours à Bruxelles, d’accord j’ai pas tout compris, je n’ai ni ta formation ni ta culture, mais sur l’URSS, au fond c’est ça que je pense depuis pas mal de temps. Le coup des chars russes à Prague en 68, ça m’est resté drôlement en travers de la gorge !
    – Je sais, Gigi, on en a déjà discuté. Je ne suis pas en train de te dire que tu es un toti qui s’est laissé rouler dans la farine. Ce serait te manquer de respect. Je veux juste m’assurer que tu sais ce que tu fais et que tu ne le regretteras pas demain.
    – Ce que je risquerais de regretter, c’est de ne pas saisir l’occasion de faire quelque chose que je trouve important, à mon petit niveau, c’est sûr, mais il faut bien que chacun fasse ce qu’il peut faire, non ? Pourquoi tu penses que Miguel m’a envoyé te voir ? Il avait bien vu que ça me travaillait !
    – Sur l’engagement, je te suis à cent pour cent ! J’espère seulement que tu continueras à garder les yeux ouverts et à t’intéresser à tout comme tu le fais en ce moment.
    – C’est bien mon intention, t’en fais pas !
    – Dans la vie, tu vois, et là je vais te chanter mon couplet vieux con, il y a beaucoup de gens qui abandonnent leurs convictions, par fatigue, par désillusion ou parce que la vie leur apporte autre chose… Je ne parle pas de ceux qui se font acheter avec une promotion, un joli mariage, c’est autre chose. Il y en a d’autres qui changent tout en tâchant de se persuader qu’ils restent fidèles à ce qu’ils étaient ; ceux-là parlent de pragmatisme.
    – C’est-à-dire ?
    – On va dire que ça consiste à regarder d’abord le possible, la possibilité d’agir sur la réalité. Par exemple, on connaît tous les deux des syndicalistes qui refusent de se battre sur certaines revendications en disant Mais le patron n’acceptera jamais ! Alors que d’autres partent de ce qui est nécessaire pour les gens, même si au départ ça semble impossible, le reste étant une question de rapport de forces et de négociation.
    – Je vois le genre.
    – Si tu as une demi-heure, je vais te montrer quelque chose.
    – Allez, c’est bon.
    Ber ferme le bureau et les voilà qui sortent de la Bourse. Ils descendent Garibaldi, traversent la Canebière et prennent Dugommier. Pas loin sur la gauche, après un cinéma qui passe surtout des westerns à la noix, Ber s’arrête devant un hôtel minable et montre une plaque apposée sur la façade. Ici est décédée le 9 janvier 1905 Louise Michel, héroïne de la Commune.
    – Louise Michel, ça te parle ?
    – Roger a une tante qui s’appelle comme ça, à Saint-Marcel, mais ça doit pas être la même…
    – Tè, ça c’est pas mal ! Mais non, tu as raison, c’est pas la même. Celle-là, elle a été, comme dit la plaque, une héroïne de la Commune de Paris, en 1871.
    – Ça, je connais.
    – La Louise, elle n’a pas fait partie des 20 ou 30 000 communards exécutés par ordre d’Adolphe Thiers, le sinistre Marseillais au prénom prédestiné. Elle a été déportée en Nouvelle-Calédonie, elle en revient en 1880 et jusqu’à sa mort elle défendra ses idées, l’antimilitarisme, l’anarchisme, contre la misère, pour les ouvriers, contre la peine de mort… Rien ne l’a fait céder et pourtant ils ont tout essayé ! On pourra en reparler, mais là, ce que je veux te dire, c’est qu’on n’est pas tous des héros, loin de là ! Seulement, de temps en temps, c’est pas mal de penser à des gens comme elle !

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  • Clichés marseillais #43

    Une histoire de plume d'aigle

    Intégré ! Voilà autre chose… Avec Roger, Gigi hésite parfois à poser des questions. D’un côté, il y a des choses qu’il ne comprend pas et qu’il aimerait comprendre ; d’un autre côté, pas très éloigné, il craint de boquer et de passer pour un ensuqué. Il attend un peu pour voir si ça va s’éclairer, et ça arrive de temps en temps. « Motion », par exemple, il n’avait pas compris, au début. Il avait cru que c’était un peu pareil qu’une potion, style potion magique dans Asterix, mais pas magique, bien sûr, que les camarades de Roger préparaient pour lui. Un truc dégueulasse à boire, genre rite initiatique, comme les petits Indiens – d’Amérique, les autres il connaît moins – qui doivent aller chercher une plume d’aigle pour devenir des hommes. Il n’avait rien dit, il ne voulait pas faire sa chochotte (à l’époque, on pouvait encore dire des trucs comme ça, mais Gigi comprendrait vite qu’il valait mieux arrêter s’il ne voulait pas se mettre à dos les camarades femmes de l’orga. – c’est comme ça qu’on appelait l’organisation –, plus communément appelées « les copines »). Donc, il s’était fait le canard et avait fini par capter que la motion, c’était une déclaration, un truc qu’on écrit puis qu’on envoie à quelqu’un. Et d’autres fois les choses restaient obscures, comme cette histoire d’état ouvrier dégénéré, à propos de quoi il se demanderait longtemps comment ces ouvriers dégénérés avaient pu se retrouver dans un tel état ! Alors Gigi se disait que ça ferait comme quand son grand-père Luigi était arrivé d’Italie : il avait appris le français sur le tas, en écoutant et en se creusant les méninges. Il voulait surtout pas se prendre le teston…
    Pour intégré, comme ils viennent de parler d’adhésions, il se dit que c’estt kif-kif bourrique.
    – Ben non, tu m’avais pas dit que j’étais intégré.
    Dit comme ça, même si c’est autre chose, ça passe !
    – Alors c’est que j’ai oublié. Mais c’était obligé, sinon tu aurais pas pu venir à Bruxelles. On a fait une intégration express !
    – Pour de bon ?
    – Non, ça n’existe pas, disons qu’on a fait Pâques avant les Rameaux ! s’esclaffe Roger. Tu connais l’expression ?
    – Eh sûrement, que je connais. Tu me prends pour un niais ou quoi ? Mais dis-moi, ton intégration, là, ça consiste en quoi ?
    – T’emballe pas ! Pour l’instant, tu es stagiaire, ça veut dire que tu participes à tout mais que tu peux pas voter. Dans six mois, on verra si on te titularise. Et il faudra que ça soit validé par la Direction de ville. Là, tu pourras voter. Mais si ça se fait pas dans les dix-huit mois, tu seras exclu…
    – Sympa !
    – Mais ça n’arrive jamais, t’inquiète ! Enfin, c’est rare… Pour le moment, tu vas venir à la prochaine réunion de cellule. Y aura les copains de l’usine, une copine qui travaille aux pâtes, Nicole et Robert que tu connais déjà et des étudiants parce qu’on sait plus où les mettre !

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