• Pierre Martin regarde l'inconnu qui lui a ouvert le portail. Déjà étonné de sa propre audace, il a frappé chez ''personne''.  Encore engoncé dans son costume gris , il hésite sur la frontière. L'autre lui dit : ''bonjour''.
    Pierre répond machinalement : ''bonjour''.
    Et là, ça se corse. Que va-t-il dire après avoir dit bonjour.
    Les chiffres, ça le connaît. Les ordinateurs aussi et toutes les machines assimilées. Le problème, que faire quand la machine fait défaut? Son gps vient de le lâcher, compromettant sa mission. Le pli à porter 4 allée des cerisiers à Gémenos , près de Marseille''.
    Il regarde l'homme, jovial, au sourire épanoui qui lui dit : ''vous avez besoin de quelque chose?''
    Pierre hésite encore, et puis, la chaleur, le décor, le sourire, l'accueil, les tourterelles qu'il entend pour la première fois. Il ose : ''je cherche'', puis, ''je me suis perdu'', ''je ne suis pas d'ici''.
    L'inconnu lui tend la main : ''moi c'est Jean Paul, mais entrez''.
    Pierre prend la main tendue, sort du no man's land, franchit la ligne et se retrouve en territoire inconnu.
    Il vacille, puis il ouvre les yeux, puis il cligne à cause du soleil.
    Jean Paul accentue son avantage en invitant Pierre à boire un verre. Il est midi et demi,  le soleil se fait insistant.
    - ''Rosé, cidre, coca, ou un jaune peut être?''
    - Pierre interroge : " c'est quoi un jaune ?"
    -  La réponse arrive dans un sourire : ''un casa, un jeannot, un ricard, un pastis quoi? Vous n'êtes vraiment pas d'ici ! Allez, vous allez prendre un petit pastis avec deux glaçons, ça va vous acclimater vite fait?"
    - Il ne lui laisse plus le choix et Pierre se retrouve aussi sec avec un grand verre de pastis étendu d'eau. Il y trempe les lèvres, y revient, y retourne et peu à peu les épaules se relâchent, la physionomie s'apaise.
    - "Il fait chaud chez vous!''
    - ''Tombez donc la veste'' et joignant le geste à la parole, Jean-Paul l'invite à ôter sa gangue de tristesse. Le noeud coulant qui étrangle son cou suit le même chemin.
    Pierre se laisse faire, il ne sait plus trop pourquoi il est là. Il s'ébroue intérieurement. Il prend alors conscience de ce qui l'entoure. Il aperçoit plusieurs personnes décontractées, un verre à la main. Il regarde autour de lui, il reconnait des pins, quelques lauriers, il froisse une feuille dans sa main et la porte à ses narines.  Il se laisse gagner par le chant lancinant des tourterelles. Le chien qui aboyait à son arrivée s'est tu.
    Une femme lui demande : " Vous arrivez d'où ?"
    - "La Garenne Colombe".
    - " Ça existe ça ?"
    - Pierre décontenancé répond "oui!"
    - "Et c'est où ?"
    - " En région parisienne"
    - ''Et c'est pour ça que vous êtes si pâle'', " vous avez bien fait de venir!", " vous n'êtes pas bien gros, prenez donc un morceau de pizza aux anchois, elle est délicieuse, c'est Mado qui l'a faite''
    - Subjugué,  Pierre prend un morceau de pizza. En l'approchant de sa bouche et de ses narines, il se passe quelque chose d'étrange. Il sent l'odeur de l'anchois, celle de la tomate et les aromates qui lui jouent un petit air de Provence.
    Peu à peu, ses narines s'ouvrent, sa peau frémit au contact du vent et du soleil, ses oreilles s'encanaillent en entendant les chants d'oiseaux, le bruissement des insectes en arrière fond.
    Le verre frais dans une main, la pizza dans l'autre, la garrigue qui l'entoure, l'assemblée conviviale, les tuiles qui lui racontent une histoire, le crépi, les volets verts. Une fenêtre s'est ouverte, il a dû dire quelque chose, faire quelque chose, un bourdon vient fredonner à son oreille.
    L'espace s'est déformé, agrandi, coloré.
    Une pensée lui vient soudain : "Quand je vais raconter ça à mes collègues de bureau !''
    La parenthèse se referme, le bruit d'une cloche teinte l'air ambiant, un nuage se retire, le soleil revient, tout est réel.
    Il se pince : "Tout est réel!"

    Antoine


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique