• Clichés marseillais #53

    Clichés marseillais #53

    Canebière - Le Snick-Snack

    Clichés marseillais #53– Ton oncle, il rigole pas avec le pastis ! Pur, il le boit ?
    – Toujours ! Tu lui feras jamais avaler une goutte d’eau.
    – Moi, ça m’a donné soif, en tout cas ! Et il faut que je mange, je suis à moitié empêgué !
    – Choucroute, ça te dit ?
    – Pourquoi pas ? C’est de saison.

    Ils prennent la Canebière à droite en bas de Garribaldi et vingt mètres plus loin, à droite de l'entrée du Cinéac, s’engouffrent dans un escalier bien raide qui conduit à une petite salle meublée de tonneaux transformés en tables et de tabourets hauts. Ils sont dans une cave sous le cinéma.
    – Tu connaissais, le Snick-Snack ? demande Roger.– Je viens des fois en haut, le genre de guérite où ils font les sandwiches, je prends toujours le même : jambon cru, beurre, cornichons entre deux grandes tranches de pain de campagne. Ça te lève bien la faim… Mais je n’étais jamais descendu.
    – Tu pourras plus le dire. Je te conseille la choucroute avec le jarret. Et si tu as encore faim après ça, tarte aux quetsches. Un formidable de bière alsacienne pour faire passer et faï tira ! Et lève-toi la veste que tu vas prendre chaud !

    – Ça roule !

    Commande passée, bière servie, on avance un peu que sinon on est encore là demain, Roger boit une longue gorgée, repose la chope d’un litre.
    – Tu sais que t’ai pas mené ici par hasard ? Tu as vu où on est ?
    – Sous le Cinéac ?
    – C’est ça. Mais est-ce que tu sais ce qu’il y avait, avant ? Ne cherche pas, tu connais pas. Quand je dis avant, c’est avant le 17 mai 1944 parce que le bâtiment a été détruit par le bombardement. Ça, tu en as entendu parler ?
    – Car même, tu me prends pour qui ?
    – Bon. Alors avant, ici, il y  avait un casino.
    – Une épicerie ?
    – Mais qu’il est couillon ! Un casino, une maison de jeu ! Avec music-hall, piste de danse et la plus belle salle de restaurant de Marseille. C’était dans les années trente, la grande époque pour la ville ! Le Tout-Marseille s’y donnait rendez-vous. Tu croisais aussi bien les figures du milieu que les gros bourgeois et les politiques. L’un des propriétaires du Tabaris, ce casino, s’appelait Léon Volterra.
    Les choucroutes arrivent sur la table, énormes, le jarret tanqué au centre.
    – Allez, on attaque. Alors, Voletrra, ça te dit quelque chose ?
    – Les chevaux ?
    – C’est ça ! Aujourd’hui c’est sa veuve, Suzy, qui possède une écurie de chevaux de course. Dans les années trente, son mari est dans le spectacle, il dirige le Casino de Paris, Les Folies-Bergère, le Lido, l’Olympia. À Marseille, il s’occupe du Tabaris. Il a deux associés, Carbone et Spirito.
    – Les gangsters ?
    – Et hommes de main de Simon Sabiani, ex-socialiste, ex-communiste, converti au gangstérisme et au fascisme.
    – Comment ça se fait que tu connaisses tout ça ?
    – C’est là que je voulais en venir. Figure-toi que le dirigeant du Tabaris, c’était mon arrière-grand-père.
    – Déconne ?
    – Comme je te le dis. Tu pourras en parler avec mon père, il habitait en partie sur place parce que sa grand-mère l’a élevé pendant un temps. Ils étaient logés au premier étage. Au-dessus de nos têtes.
    Il vide son formidable.
    – On en reprend un autre ?
    – Allez ! Alors, ton père, tu disais ?
     – Mon père, il était tout minot, il avait une dizaine d’années, mais il se rappelle bien avoir mangé avec Volterra. Ce qu’on n’a jamais su, c’était si Antoine, l’arrière-grand-père, était de mèche ou si les autres l’ont utilisé comme homme de paille. Encore qu’à l’époque, Spirito et Carbone étaient bien connus…
     – Il a dû se faire les couilles en or ?
    – Même pas ! La légende familiale dit que les autres l’ont ruiné et qu’il s’est retrouvé à payole ! Il nous est resté un carton plein de jeux de cartes et une boîte de jetons de roulette. Les cartes, on s’est amusé, avec ma soeur, à ouvrir les paquets et à jeter les cartes en l’air. Les jetons, mes parents les ont toujours, ils s’en servent quand ils jouent à la belote.
    – Il s’est bien fait entuber, ton Antoine ! Dommage, tu serais plein de belins, maintenant…
    – Et je travaillerais pas à l’usine ! Mais ça ne va pas m’empêcher de t’inviter aujourd’hui. Tarte aux quetsches ?
    – Grand seigneur !

    (à suivre)

    À suivre chaque jour sur https://www.facebook.com/jeanpaul.garagnon

    L'intégrale est à retrouver sur ce blog http://brigou.eklablog.com/cliches-marseillais-c31530712

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