• Clichés marseillais #52

    Clichés marseillais #52

    Cours Julien - Bouquinistes

    Clichés marseillais #52Roger n’a pas très envie de se retrouver seul après l’enterrement de Victor.
    – Tu dois voir Stella ?
    Non, Gigi ne doit pas voir Stella, Stella travaille au salon et le samedi c’est la grosse journée. Les vieilles dames de Menpenti défilent, ça tchatche, ça échange les derniers potins, ça raconte des horreurs, aussi ! Les femmes de gendarmes de la caserne Beauvau, de l’autre côté de l’avenue de Toulon, trouvent que Les vieilles, elles pourraient pas venir en semaine ? Elles n’ont que ça à faire ! Mais non, pourquoi est-ce qu’elles viendraient en semaine alors que c’est tellement plus animé le samedi ? Stella, ça la fait rire et de toute façon elle n’aime pas les femmes de gendarmes… Attends, là, on s’éloigne un peu du sujet, donc, on va manger un morceau en ville ? Et je vais te présenter quelqu’un ! OK, c’est parti, les voilà dans le 68.
    – Terminus, combien de tickets ?
    – Trois, répond le receveur.
    Depuis que les anciennes rames ont été remplacées, l’année précédente, ça bringuebale moins, mais Gigi aimait bien les voitures en bois. Enfin, il faut vivre avec son temps…
    Gare de l’Est, sortie sur le marché des Capucins, Roger entraîne son pote vers le cours Julien. Le long du lycée Thiers, les bouquinistes alignent leurs stands bleus. Ils montent jusqu’à la hauteur de la porte des classes prépas. Riger s’arrête devant un stand derrière lequel trône un  type, la cinquantaine, cheveux blonds hirsutes, yeux bleu clair.
    – Gigi, je te présente No, mon oncle. Lui c’est Gigi, il travaille avec moi.
    – Bonjour Monsieur.
    – Tu viens ici pour m’insulter, toi, avec ton Monsieur ? Tu l’as pas entendu, ton collègue ? No, je m’appelle, pas Monsieur ! Pébron !
    Le gars a l’air vraiment énervé, Gigi ne sait plus où se mettre.
    – C’est bon, il rigole ! corrige Roger.
    Il échange quelques nouvelles avec son oncle. Il expliquera plus tard à Gigi que No est le mari de sa tante, la soeur de son père. Après avoir épuisé trente patrons en vingt ans et ne sentant pas d’en supporter un de plus, il s’est pris ce stand. Travailler à l’extérieur, ne rendre de compte à personne, voir du monde à qui sortir des conneries à longueur de journée, ça lui convient à la perfection.
    – Alors c’est toi qui casses du flic ? demande No à Gigi.
    – C’est-à-dire que…
    – Tu peux lui dire, que tu es une brute sanguinaire, je lui ai déjà raconté !
    – D’ailleurs, l’interrompt No, regarde derrière toi, j’ai fait la revue de presse.
    Sur les murs du lycée, à côté de la porte, des coupures de presse sont collées. Gigi reconnaît pour l’essentiel des articles du Canard enchaîné. Les autres rapportent quelques ragots de la politique locale. Et puis il y a l’article de Rouge sur la répression de leur manif du 5 novembre.
    – C’est pas grand-chose, mais les jeunes, en attendant l’ouverture des portes, ça leur arrive de regarder. Et puis j’ai des clients qui connaissent et qui lisent. Tiens, j’en ai un qui est passé tout à l’heure, un minot haut comme deux pommes. Il vient tous les samedis échanger des San Antonio. Eh bè chaque fois, il regarde les articles et on discute. Enfin, c’est surtout lui qui discute parce que quand il démarre tu peux plus en placer une.
    Gigi écoute tout en examinant le stand : polars, livres de poche, histoire, illustrés, BD, disques. Sous le toit est suspendu un foutoir pas possible : poupées, écussons, pipes, porte-clés, cartes postales…
    – Vous vendez un peu de tout, je vois, demande Gigi.
    – Sauf le cul et les fachos ! Le cul, c’est ce qui rapporte le plus, surtout les interdits, les illustrés danois, trucs pourris avec des gamins, des animaux. Il y a des gens ici qui en ont sous les rayons, mais moi je veux pas. Ni les bouquins de militaires style les paras, la Légion étrangère ou la division Charlemagne.
    – On reviendra, tu expliqueras à Gigi, mais là on va y aller, qu’on n’a pas encore mangé, tente Roger.
    – Et moi, tu crois que j’ai mangé ? On va boire le pastis, d’abord.
    Il plonge derrière les livres, sort une bouteille et la tape contre un montant en regardant vers le bas. Dix secondes plus tard, un couple un peu plus âgé arrive en provenance d’un autre stand.
    – Oh Roger, qué fan ?
    – On passe. Je suis avec un collègue. Gigi, voilà Antoine et Mimi. Encore deux piliers de la bouquinisterie ! Regarde Mimi : à force de ramasser des sous, elle a les doigts tout usés !
    – Qu’il est couillon, ce minot !
    Mimi montre sa main droite dont les doigts sont coupés à la première phalange. Elle explique l’accident de voiture en Espagne, la main passée par la fenêtre et posée sur le toit, les tonneaux et les phalanges restées là-bas.
    – Remarque, dit No, que tu aurais mieux fait de liquider leur phalange à eux, aux franquistes !
    – Tu te lasses jamais, hein ? Tu la feras à chaque fois, la blague ?
    – Tant que Franco sera pas mort !
    No a sorti les verres et servi le pastis, sans eau pour lui.
    – Allez, on trinque à la mort de Franco !

    (à suivre)

    À suivre chaque jour sur https://www.facebook.com/jeanpaul.garagnon

    L'intégrale est à retrouver sur ce blog http://brigou.eklablog.com/cliches-marseillais-c31530712

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  • Commentaires

    1
    Tchoane
    Lundi 11 Mai à 22:11
    9e ligne sous la photo,"Riger". Je like, vé.
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