• Clichés marseillais #51

    Clichés marseillais #51

    Victor, 50 ans de luttes

    Clichés marseillais #51Gigi décide de rejoindre à pied le cimetière Saint-Pierre. Les trottoirs du boulevard Baille sont déserts, comme d’habitude. Chaque fois qu’il vient ici et qu’il voit passer un bus 54, il sourit en pensant à l’expression des vieux Marseillais « Tu es bon pour le 54 ! » Autrement dit, le bus qui allait jusqu’à l’asile de fous… Il y a souvent des moments où il fait rire. Quand Claudine lui demande pourquoi il rit tout seul, il lui répond qu’il vient de se raconter une blague qu’il ne connaissait pas… Et parfois c’est vrai !
    Une petite foule patiente sur le parking devant l’entrée principale du cimetière, à côté des fleuristes. Gigi reconnaît certains camarades – ça y est, il a pris l’habitude – qui étaient dans le car de Bruxelles. Certains viennent le saluer. Il aperçoit un groupe en grande discussion, et Roger qui lui fait signe d’approcher. Il se sent moins seul mais comprend vite qu’il y a engambi. Roger lui explique à voix basse que les vieux militants avec qui il est n’ont pas apprécié certains soi-disant hommages envoyés par quelques anciens.
    – En cinquante ans de militantisme, Victor a connu beaucoup de monde. Depuis trois jours, il est arrivé un moulon de témoignages de sympathie. Surtout des gens qui l’ont connu en 1936 et après, quand il est arrivé à Marseille, mais pas seulement. Et tu imagines bien que parmi tous ces gens qu’il a côtoyés, tous n’ont pas suivi le même chemin, et c’est bien normal. Mais ce qui me fout les boules, c’est que parmi eux, il y en a qui se sentent obligés de signaler qu’ils reconnaissent le militant et l’ami « malgré les divergences, ou les désaccords ou les chemins différents… Putain, mais qu’est-ce qu’on s’en fout ! Pourquoi ils se sentent obligés de dire ça ? Tu peux me dire ? Moi, j’ai l’impression qu’il y en a qui se sentent le cul merdeux, je le sens d'ici…
    – C’est vrai que c’est un peu bizarre…
    – Bizarre, tu dis ! C’est lamentable, oui ! Regarde, un copain m’a recopié quelques phrases dans le style : « Je n’ai rien renié de ce que nous avons vécu ces années-là, même si le monde a changé. » Je traduis : j’ai changé, mais c’est la faute au monde qui a changé. Je n’ai plus rien à voir avec celui que j’étais mais je ne renie rien ! »
    – Déjà, on s’en fout un peu, non ?
    – Attends, un autre : « Par la suite, nous avons pu avoir des visions différentes de la lutte politique… » Traduction…
    – Non, celui-là je te le traduis moi : « J’ai changé de bord et je n’avais plus rien à voir avec lui. »
    – Exact. Un dernier parce que je vois que ça commence à rentrer : « Je suis fatigué de cette vie politique dont je ne supporte plus les redites. » Et là, on nous dit « Ça me gonflait donc j’ai tout lâché, et les gens comme Victor ne font que rabâcher les mêmes choses. »
    – Dur !
    – Viens, on avance.
    Ils prennent l’Allée principale, bordée de magnolias et de monuments qui suintent l’argent.t Gigi sent bien que les familles les ont voulu impressionnants. Des noms connus : Clot-Bey, Pastré. Il connaît bien l’endroit, il s’y attarde avec Luigi quand ils viennent sur la tombe de la grand-mère. Il sait que juste derrière, on trouve les chapelles des familles Sakakini, Cantini… Même dans la mort, la bourgeoisie marseillaise occupe les meilleures places.
    Roger poursuit son raisonnement :
    – Être fidèle, qu’est-ce que c’est ? C’est d'abord l'être à soi, ne pas essayer de se tromper soi-même. On n'est pas obligé de rester fidèle à ce qu'on a été à un moment donné. Non, on a le droit d'évoluer. Mais pourquoi s’en cacher ?
    – De quoi tu parles ? De qui ?
    – Il y en a, de la génération de Victor, qui pensent être restés « fidèles » – à qui, à quoi ? – en allant au PS alors que Guy Mollet envoyait la troupe en Algérie, d’autres en restant au PC même après le pacte germano-soviétique, l’assassinat de Trotsky, Budapest en 56 et Prague en 68. D’autres encore ont fait carrière dans le syndicalisme en avalant de temps en temps quelques couleuvres. Ou alors ils ont fait carrière tout cours, de beaux parcours professionnels, une petite célébrité. Pourquoi pas ? C’est leur vie. Mais pourquoi une partie s'acharne-t-elle à expliquer qu’ils n’ont pas changé ? Ben si, t'as changé et alors ? On peut rester copains, ou pas, des fois non, faut pas déconner... Mais c'est ton foutu droit ! N'essaie pas de te leurrer ! Ne nous prends pas pour des cons !
    – Ils ne sont pas obligés de faire ça, à quoi ça rime ?
    – Tu sais quoi, Gigi ? Beaucoup pleurent sincèrement Victor, mais en même temps ils pleurent leur jeunesse. Et tout le monde ne regarde pas en arrière avec la même sérénité !

    (à suivre)

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  • Commentaires

    1
    Tchoane
    Lundi 11 Mai à 22:18
    Encore bien senti.très fort.☺
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