• Clichés marseillais #50

    Clichés marseillais #50

    Victor, 50 ans de luttes

    Clichés marseillais #50Les semaines paraissent durer un mois. Décembre se traîne et tellement de nouveautés, de bouleversements dans la vie du Gigi ! Dans ses nuits en miettes, il se repasse en boucle le film des dernières semaines. Est-il encore le même que celui qui il y a un mois allait faire sa journée à l’usine, rentrait chez sa sœur, passait une soirée tranquille, dormait paisiblement, jardinait le week-end avec son père ? Celui qui ne connaissait pas les manifestations, les cellules de garde à vue, la politique ? Et celui qui n’était pas encore amoureux de Stella ? Les évènements se bousculent au long de jours qui se traînent comme s’ils craignaient d’arriver à Noël, mais Gigi sait bien qu’il projette sa propre aversion mélancolique de la période des fêtes. Les jours raccourcis à l’extrême, les heures pluvieuses, les sourires de fonction des foules avides d’achats lui donnent le cafard.

    Lors de la réunion de cellule suivante, Robert annonce la mort d’un vieux camarade. Les obsèques ont lieu samedi au cimetière Saint-Pierre. L’ordre du jour est aussi bouleversé que les copains qui l’ont tous connu, à l’exception de Gigi. Robert retrace le parcours de Victor et Gigi découvre la réalité d’un engagement de cinquante ans et ce que ça peut représenter pour les plus jeunes.

    Victor était du siècle, comme on disait à l’époque, il était né en 1900. Difficile à imaginer pour Gigi, il lui semble qu’on parle de la préhistoire ! La guerre l’a épargné en raison de son âge, mais elle l’a transformé. Son père, son oncle, des cousins, des voisins y ont laissé leur peau Il est révolté par cette boucherie. Il a lu les articles de Jaurès dans des journaux et des brochures que son père conservait à la cave. Élève ajusteur à l’École nationale professionnelle de Voiron, il suit l’actualité et se prend de passion pour la Révolution en Russie ; ses héros se nomment Lénine et Trotsky.

    À dix-huit ans, il devient adulte et chef de famille dans son village ardéchois. Il s’engage dans la Marine pour trois ans. En 1919, son bateau arrive en Mer noire pour participer à l’offensive française contre la Révolution russe. Les troupes se mutinent, refusent d’intervenir. Victor en est.

    Autour de la table, Gigi et ses camarades voient se dresser sous leurs yeux les tableaux vivants de l’Histoire avec un grand H. Et l’exposé de Robert, le professeur, ne ressemble en rien à tout ce qu’ils ont pu entendre à l’école ou au lycée. Ils marchent dans les pas de Victor, ils sentent la limaille de fer de l’atelier, elle a l’odeur du sang des parents restés dans la boue des tranchées. Ils ravalent les larmes des survivants, elles ont le goût salé de la Mer noire. Ils touchent les vieux journaux humides, c’est la couche soyeuse de moisissure des cabines du cuirassé Justice qu’ils effleurent des doigts.

    À son retour fin 1921, Victor entre aux Chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (PLM). Il découvre le syndicalisme et la politique à une époque où la marmite de l’Histoire bout à gros bouillons. Sa formation et son expérience dans la Marine lui valent un poste de Surveillant du Service électrique, un grade d’agent de maîtrise, espèce encore rare au syndicat. On lui confie des responsabilités à la CGT, il entre au tout nouveau Parti communiste formé après le congrès de Tours de décembre 1920. Il considère que les socialistes ont trahi en soutenant la guerre qu’ils qualifient de guerre impérialiste.
    Victor se marie avec Marthe en 1923, une petite fille six mois plus tard. Un rapide, Victor, pense Gigi ! En 1926, il est élu délégué du personnel. Il est délégué le 16 décembre 1934 au Congrès de fusion des cheminots du réseau PLM qui préfigure l’unification générale de tous les syndicats de cheminots l’année suivante.
    En parallèle de son activité syndicale, Victor suit les débats au sein du Parti communiste.  En 1936, après sa mutation à Marseille, il rejoint les trotskystes, exclus du PC et de la SFIO, qui viennent de créer le Parti ouvrier internationaliste. Et la guerre arrive, la Résistance sur laquelle il se montrera toujours discret mais qui lui vaut son arrestation par la Gestapo en novembre 1943. Il passera six mois aux Baumettes. L’après-guerre l’enthousiasme moins, mais Victor participe aux luttes anticoloniales, en soutien aux Indochinois puis aux Algériens. Retraité, il va travailler presque une année dans une usine d’armement montée à Kenitra par la IVe Internationale au profit du FLN. Les années 60 seront plus fastes pour Victor et ses camarades, rejoints dès avant 68 par des vagues de militants exclus du PC à cause, entre autres motifs, de leur soutien trop radical aux Algériens et aux Vietnamiens. Alors que le PC manifeste pour la paix en Algérie et au Vietnam, ces militants se battent pour la victoire du FLN et du FNL.
    C’est à cette époque que Nicole et Robert font la connaissance de Victor qui sera, avec Vlad et Youri, une icône pour les trotskystes marseillais. Et Robert précise bien qu’il ne faudrait surtout pas leur dire ça en face ! Il y a deux jours, Victor est mort, victime d’une crise cardiaque alors qu’il travaillait à la rédaction de ses souvenirs.
    Rendez-vous est pris pour le samedi.

    (à suivre)

    À suivre chaque jour sur https://www.facebook.com/jeanpaul.garagnon

    L'intégrale est à retrouver sur ce blog http://brigou.eklablog.com/cliches-marseillais-c31530712

    Illustration © Institut d'histoire sociale CGT cheminots, 4 C 1/3, / archives.cheminotcgt.fr

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  • Commentaires

    1
    Tchoane
    Lundi 11 Mai à 22:26
    Like +++ 5e paragraphe
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