• Clichés marseillais #42

    Clichés marseillais #42

    Rue Sainte - Librairie Lire, suite

    Clichés marseillais #42Ils sont finalement une bonne quinzaine dans l’arrière-salle de la librairie. Il y a deux autres ouvriers de l’usine que Gigi ne savait pas encore faire partie des amis de Roger. Mais il ne faut plus dire les amis de Roger, comme le lui dit Roger, mais les camarades de l’organisation.
    – L’organisation de Roger, c’est bon, j’ai compris !
    – Mais non, tronche d’esque, l’organisation tout court !
    – Eh ça va, tu vois pas que je te fais marroner, et toi tu pites comme un mort-de-faim ?
    Les autres viennent de la réparation navale, des PTT et de deux ou trois petites boîtes. Il y a aussi un cheminot et une infirmière, c’est la seule femme du groupe. Ber est venu avec deux types du bâtiment et un banquier, enfin, banquier, disons un employé de banque ! L’affaire est rondement menée, ceux de l’usine ont préparé ce qu’ils appellent une motion, ils discutent une petite heure pour changer trois mots et deux virgules, tout le monde donne son accord, elle sera envoyée aux unions départementales de tous les syndicats et à la presse. On se quitte après avoir échangé des numéros de téléphone.
    Pendant que Roger voit les détails avec ses camarades les plus proches, Gigi traîne entre les rayons de la librairie qui a fermé ses portes. Le libraire a éteint une partie des lumières, l’ambiance est devenue intime. Gigi fait le tour en regardant les livres sur les tables puis il est attiré par le bruit d’une discussion provenant d’une autre salle encore plus petite, tout au fond, en fait un grand placard, où quelques jeunes, assis sur des cartons, sont engagés dans une discussion acharnée. Ça amuse Gigi de voir ces gamins – ils ont en fait un an ou deux de moins que lui, mais leur allure, leurs cheveux jusqu’aux épaules, les fait paraître plus jeunes – s’engatser comme ça. Il comprend qu’ils discutent pour savoir s’ils vont accepter l’adhésion d’un nouveau lycéen à leur organisation. Gigi pensait qu’ils cherchaient à recruter le plus de monde possible, mais apparemment ça n’est pas le cas, et l’adhésion en question ne va pas de soi. On reproche au gars – qui n’est pas là – ses liens avec « la social-démocratie » – en l’occurrence sa proximité avec son père qui est conseiller municipal socialiste. Tout en feuilletant vaguement un Précis historique et théorique du marxisme-léninisme qui lui semble pas mal fait du tout, il espinche du coin de l’oeil les jeunes qui sont maintenant passés au vote. Des petits papiers circulent et sont remplis avant d’être jetés dans un casque puis dépouillés. Le résultat est net, l’adhésion est refusée. Ce sera pour une prochaine fois…
    En quittant les lieux, après avoir salué Espana, Gigi raconte la scène à laquelle il vient d’assister.
    – Dis-donc, ils n’ont pas l’air tendres, les jeunes ?
    – Ah, eux ? C’est notre cellule lycéenne. Tu sais, en ce moment il y a beaucoup de jeunes qui veulent adhérer, alors ils sont obligés d’être un peu sélectifs.
    – Et moi, si je voulais adhérer, ça se passerait comme ça ?
    – Mais tu es déjà intégré, toi ! Je te l’avais pas dit ?

    (à suivre)

    À suivre chaque jour sur https://www.facebook.com/jeanpaul.garagnon

    L'intégrale est à retrouver sur ce blog http://brigou.eklablog.com/cliches-marseillais-c31530712

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