• Clichés marseillais #39

    Clichés marseillais #39

    La robe française

    Clichés marseillais #39Dans le car qui le ramène de Bruxelles, Gigi découvre un nouveau monde. Ils sont une soixantaine complètement surexcités par les heures qu’ils viennent de passer, entourés de milliers de jeunes, pour la plupart mais pas que, qui partagent les mêmes références, les mêmes valeurs, les mêmes tics. Ils placent le mot « camarade » dans chaque phrase, en commencent une sur deux par « effectivement » et citent Lénine et Trotsky à tout bout de champ. Et surtout, ils partagent l’idée que la Révolution est pour demain, qu’on n’a pas de temps à perdre dans des études, dans l’écoute des musiques dont les autres jeunes font leur miel ou dans la construction d’une famille. Elle est là, elle nous mord la nuque, disent-ils, et tout leur temps y passe.
    Pour Gigi, cela a quelque chose d’effrayant mais aussi d’enthousiasmant.
    Avant de sombrer de fatigue – il faut dire qu’ils ont dormi sous un chapiteau, sur un plancher de bois, dans un froid humide que les espèces de chauffages-réacteurs installés au milieu de la nuit n’ont pas réussi à dissiper – avant de se laisser happer par le sommeil comme une esque demi-dure par une girelle affamée, les militants – et quelques militantes, mais ça c’est une autre histoire – s’époumonent sur les couplets de la Jeune garde, la Varsovienne, Bandiera rossa et Le Grand métingue du Métropolitain, celle-là c’est la préférée de Gigi. Mais il n’en peut plus, après sa semaine de travail, une nuit de bus, une nuit sur des planches, il n’a plus qu’une envie, s’affaler dans un coin et dormir ! L’avant du bus est plus calme, tout le monde chante au fond, assis, debout, on s’en fout ! Il s’installe derrière deux vieux qui parlent dans une langue qu’il ne reconnaît pas. Au bout d’un moment, Roger vient le rejoindre et le présente : Youri et Vlad sont deux anciens membres du Parti bolchevik, ils ont fait partie de l’Opposition de gauche autour de Trotsky entre 1924 et 1934, date à laquelle ils ont réussi à quitter l’URSS pour éviter d’être liquidés par le régime stalinien, comme des millions d’autres. Ils avaient émigré en France et avaient travaillé tous les deux dans l’imprimerie parisienne. En 1938, ils avaient rejoint la IVe Internationale et lui étaient restés fidèles au fil des années, des débats de tendances et des scissions. Ils s’étaient installés à Marseille depuis leur retraite parce que Vlad y avait sa fille et ses petits-enfants. Youri avait suivi parce qu’il n’avait que Vlad et le parti dans sa vie. Gigi sentait que Roger était à la fois fier et ému de raconter leur histoire et les autres souriaient de le voir ému.
    – Vlad connaît des milliers d’anecdotes, c’est une mine ! Un jour, dans un stage de formation, il en a raconté presque toute la nuit. C’était l’été, il faisait nuit, on était étendus dans l’herbe et Vlad parlait, avec les grillons en arrière-fond. C’était magique ! Vlad, tu veux pas raconter quelque chose pour Gigi ?
    – Mais qu’est-ce que tu veux que je raconte, camarade ?
    – Ce que tu veux, ce qui te vient !
    – Bon, alors je vais te raconter l’histoire des robes. Tu t’en souviens, Youri ?
    - Les robes, quelles robes ?
    - Mais si, tu sais bien, les robes françaises !
    Mais Vladimir, il connaît tellement d’histoires, d’anecdotes ou de rumeurs de toute sorte, il en raconte tellement en buvant des petits verres de vodka qu’il ne sait plus du tout à qui il a raconté quoi.
    – Non, Vlad, je ne me souviens plus de cette histoire de robes françaises.
    - Tu vas voir, ça va te revenir. C’était en 1933 ou 34, un peu avant qu’on parte. Staline avait fait massacrer tellement de paysans en les traitant de koulaks qu’il n’y avait plus rien à bouffer. Dans les campagnes, les types enterraient les récoltes et laissaient crever leurs bêtes pour ne pas les donner à l’État. Bon, tout le monde a connu ça. Il fallait trouver des trucs pour distraire le peuple, lui faire oublier sa faim. Alors quelqu’un, quelque part dans un bureau, a eu une idée. Les gens n’avaient plus rien à se mettre sur le dos non plus, tout allait à l’industrie lourde, on avait complètement oublié l’habillement. Tu te souviens qu’à cette époque, tu marchais dans Moscou, tu ne voyais que du gris et du marron, et peut-être que le gris était du marron qui avait passé et le marron du gris qui était sale. Tu avais l’impression que certaines femmes étaient habillées avec des sacs de patates et parfois c’était vrai. Quand il arrivait des robes dans les magasins, les femmes avaient envie de se pendre avec tellement elles étaient moches. Donc, voilà mon gars, dans son bureau, on va l’appeler Igor, donc voilà Igor qui se dit qu’il tient l’idée du siècle. Il va voir un sous-secrétaire de l’adjoint au vice-ministre de l’Industrie ou un truc du genre, lui explique son plan et réussit à se faire établir un ordre de mission pour Paris. Igor part dès que le passeport et le visa sont prêts et que les fonds sont débloqués, c’est-à-dire quatre mois plus tard. Notre homme arrive en France après trois jours de train, il débarque un matin à la Gare de l’Est, met sa valise à la consigne et sort. Il marche dans le quartier, arrive à un passage couvert et trouve une série de boutiques de fringues. Il remonte le passage en examinant les vitrines d’un côté, redescends en regardant de l’autre côté, puis il se décide. Il entre dans un magasin où les robes exposées sont en rapport avec le maigre budget qu’on lui a alloué. Il regarde, touche, soupèse puis choisit une robe : tissu à fleurs, pinces à la taille, col rond et manches resserrées aux poignets, le truc classique qui descend à mi-mollet, correct, rien à dire. On lui fait un paquet, il paye, sort du magasin, parcourt le passage, gagne le boulevard et retourne à la gare. Il retire sa valise de la consigne, y glisse le paquet, consulte le tableau des départs. Son train part dans la soirée. Il ressort de la gare, s’installe dans un Café Bois et charbon comme il en existait à l’époque, commande un steak-frites et un demi de rouge puis une portion de camembert. Quand l’heure de son train approche, il retourne à la gare et va s’installer dans un compartiment fumeurs de 2e classe. Bon, je passe sur les détails, Igor rentre à Moscou, convoque le directeur de l’unité Textile 42, lui montre la robe, lui explique que c’est le dernier modèle à la mode à Paris et lui ordonne de fabriquer un million de pièces dans toutes les tailles possibles. Le directeur ne moufte pas, il part avec la robe. Il fait fabriquer le tissu puis les robes. Huit mois plus tard, toutes les vitrines de la Grande Russie regorgent de la fameuse robe dite française. Au début c’est la ruée, mais après quelques jours, quand on a commencé à ne plus voir que ça dans les rues, plus aucune femme n’a voulu en acheter. Il doit encore en rester dans des entrepôts quelque part.
    Vladimir s’est tu, il a sorti une fiasque en métal de sa poche, a pris une gorgée, a fait tourner. Gigi a bu un peu de vodka et a remercié. Il a mis les yeux humides de Vlad sur le compte de la vodka.

    (à suivre)

    À suivre chaque jour sur https://www.facebook.com/jeanpaul.garagnon

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