• Chassez la nature, elle revient au galop - Antoine Rastoin

    Richard s'arrêta un instant, s'appuya sur son bâton et laissa son regard dériver sur les petites collines qui semblaient borner l'horizon. Il en profita pour reprendre son souffle. Le soleil brillait à discrétion.
    Richard sortit de sa poche un grand mouchoir à carreaux rouge et blanc et s'épongea le front d'un geste ample. Richard avait toujours aimé marcher. Très tôt, ses parents, amateurs de grand air et de promenades lui avaient innoculé le virus et depuis, la marche était pour lui une ressource, un médicament, une thérapie et bien d'autre choses encore.

    Après le décés de sa mère, six mois auparavant, Richard avait réglé du mieux qu'il avait pu les questions de succession. D'un point de vue pécuniaire, il n'avait pas de souci à se faire.  Et pour la descendance...trois fois marié, trois unions stériles. A tel point qu'il avait perdu tout contact avec celles qu'il avait pourtant aimé.

    Sa descendance était d'une autre nature.
    Tout compte fait, Richard était un solitaire et, si son existence avait un sens,  c'était la terre qui le lui donnait. Certains s'étourdissaient de parfums. Pour lui la terre donnait le la à la symphonie des senteurs. D'ailleurs, les emplois qu'il avait occupé parlaient pour lui: ouvrier agricole, jardinier, maraîcher, cantonnier. À chaque fois, cela se passait dans des villages, ou de petites villes où la terre ne se cachait pas sous l'asphalte, où les rivières ruisselaient à torrents que veux tu, où l'environnement résonnait du bruit des insectes, de la couleur et du parfum des fruits et des fleurs.

    Il n'aurait pas pu vivre ailleurs. Mais, autant il était attaché à la terre mère, et avait besoin d'y planter ses pieds, d'y ancrer ses jambes, autant la sédentarité l'effrayait. Et, bien que les municipalités et les particuliers eussent souhaité s'accaparer la qualité de ses services, son rapport naturel aux plantes, sa capacité à connaître les mariages possibles entre les types de terre, d'environnement et les espèces végétales, lui ne tenait pas en place. À peine avait il planté quelques choux verts ici, qu'il allait voir ailleurs si les dipladenias fuchsias avaient droit de cité.
     Il semait des plantes comme d'autres des enfants où des entreprises.
     Il semait du vert, du rose, du jaune et du rouge, il semait des promesses de parfum, des espérances de saveurs.
    La tendance s'était accentuée. La mort de sa mère, en coupant le dernier lien qui l'attachait à un port lui avait causé la dernière grande douleur de son chemin chez les hommes. Il n'avait plus besoin d'appartenir à rien ni à personne, plus de misère en vue.

    Maintenant, il cheminait, hiver, été, mer en vue ou au coeur des terres.
    Oui, il appartenait encore à quelque chose, au monde qui lui avait donné la vie et le dernier honneur qu'il souhaitait garder, c'était son rôle de bineur de l'éternel, sarcleur de la glèbe.
    Avec lui tout désert devenait une oasis.  "qu'est ce qu'un désert, aimait il à dire,  sinon une terre qui demande des soins".
    Il s'inclinait devant les mottes, les prenait dans ses bras, les pétrissait, les effeuillait,  laissait les grains glisser entre ses doigts. Il les goûtait.

     Au fond le vrai,  le seul mariage qu'il avait jamais contracté et qu'il ne dénoncerait jamais, c'était celui qui avait commencé par ses fiançailles avec la terre, le jour où sa mère avait accouché dans une cabane au sol de terre battue.
    Sa source, elle était là, son commencement et sa fin, sa joie et sa vie. Jamais il ne se lasserait, jamais d'elle il ne divorcerait.

    Toujours appuyé sur son bâton, il avait repris son souffle et orientant ses pas d'après la boussole de son coeur, il reprit sa route.  Ses semelles caressaient le chemin, les buissons lui racontaient l'histoire de ce pays, les oiseaux lui chantaient la grande aventure du monde et les insectes pour la plupart invisibles creusaient, aéraient, cheminaient, bourdonnaient, infatigables et éternels ouvriers de la vie en marche.

    Antoine Rastoin

    « Retour à l’envoyeur - Alexis LambotteL’Homme Gris - Diane »

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :