• Clichés marseillais #56

    Olé-olé !

    Décembre coule, Noël avec dont on évitera de parler, les fêtes sont passées, on a changé d’année et Gigi découvre les joies de la vie militante.
    – De toute façon, tu embauches à sept heures, tu te lèves un peu plus tôt et tu viens coller avec nous. Comme ça, à la fin on te dépose à l’usine.
    Ah ouais, super.
    – On préfère que ce soit toi qui ailles differ aux chantiers à La Ciotat, tu passeras mieux que les copains étudiants avec leurs cheveux longs. C’est à quatre heures et demie, tu as largement le temps avant ton boulot.
    C’est pas faux.
    Il n’y a pas que les coups tordus, il y a tout ce qu’il découvre, l’économie, l’histoire. Ça discute, ça débat, ça coupe parfois les cheveux en quatre et il pense à Stella, ça sodomise de temps en temps les drosophiles et il ne pense à rien.
    Il y a aussi les coups olé-olé. Roger fait partie des organisateurs et il a entraîné Gigi dans son sillage. Les coups olé-olé, c’est ce qui est à la limite du légal. C’est-à-dire tout proche du légal, mais de l’autre côté. Un peu illégal, quoi, s’il faut tout expliquer ! Mais légitime ! Toujours légitime, c’est le critère. Sinon, ça tourne au banditisme et l’organisation ne met jamais un doigt de pied de ce côté-là.
    En décembre s’était tenu à Burgos, en Espagne, un conseil de guerre – il ne mérite aucune majuscule – avec seize accusés nationalistes basques membres d’ETA. Accusés de l’exécution – assassinat, disent-ils – du chef de la police politique de la province de Guipozcoa, ils risquent la peine de mort. La pression internationale monte contre le régime vacillant. À Marseille, une manifestation est organisée selon les mêmes modalités que celle qui a valu à Gigi son arrestation le 5 novembre. Cette fois, c’est un lycéen qui est arrêté et accusé de violence contre un policier. Quelques jours plus tard, deux groupes surgissent sur le cours Lieutaud et cassent d’un côté les vitres de la Banque d’Espagne et la vitrine de l’Office du tourisme espagnol en face. En même temps, des slogans antifranquistes sont bombés sur les murs. Les piétons ont été stoppés de chaque côté, des guetteurs disposés pour prévenir de l’arrivée éventuelle de la police. L’opération dure moins de deux minutes, tout le monde repart tranquillement. Gigi et Roger remontent à Menpenti par le cours Julien, excités comme des puces. Ils sont rejoints par Miguel qui avait insisté pour participer à l’action ; il était parmi les guetteurs.
    La semaine suivante, une banderole géante se déroule depuis l’une des flèches de l’église des Réformés, en haut de la Canebière : Franco assassin ! Il a fallu reconnaître les lieux, trouver l’escalier, gagner la complicité de quelqu’un pour avoir la clé de la porte d’accès, entrer un à un avec la mine recueillie, se fondre dans l’ombre des travées, distraire les quelques présents, ouvrir la porte, monter avec la banderole enroulée autour de la poitrine d’un militant, les cordes autour de la taille de deux autres, les poids pour tendre la banderole dans les poches des imperméables. Quelques camarades, hommes et femmes, restent dans la nef, près de de l’escalier, pour bloquer une éventuelle intervention , des journalistes amis sont prévenus, des photographes postés en haut de la Canebière diffuseront le soir même les images à tous les journaux. La banderole descend plus lentement que prévu, elle s’accroche dans les reliefs de la façade, il faut la remonter en catastrophe et projeter les poids le plus loin possible vers l’avant en laissant filer les cordes et le tissu prend enfin sa place jusqu’en haut du portail d’entrée. Les poseurs ont le temps de redescendre l’escalier et de s’enfuir pendant que les guetteurs posent un antivol sur la porte pour retarder le décrochage. L’opération est un succès, l’image sera partout. Gigi et Roger sont pris d’un fou rire en montant la rue Barbaroux en courant. C’était la première intervention de Stella qui est partie avec les guetteurs par la rue Consolat.

    (à suivre)

    À suivre chaque jour sur https://www.facebook.com/jeanpaul.garagnon

    L'intégrale est à retrouver sur ce blog http://brigou.eklablog.com/cliches-marseillais-c31530712

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